The Project Gutenberg EBook of Au pays des lys noirs, by Adolphe Rett

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Title: Au pays des lys noirs
       Souvenirs de jeunesse et d'ge mr

Author: Adolphe Rett

Release Date: October 10, 2005 [EBook #16850]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AU PAYS DES LYS NOIRS ***




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Adolphe Rett


AU PAYS DES LYS NOIRS

Souvenirs de jeunesse et d'ge mr


(1913)



Table des matires

PRFACE
CHAPITRE PREMIER AU PAYS DES LYS NOIRS
CHAPITRE II LES BRISEURS D'IMAGES
I
II
III
IV
V
CHAPITRE III UNE DANSE DE TRPIEDS BELGES
I
II
III
IV
V
VI
CHAPITRE IV DE PRES EN FILS
CHAPITRE V UNE SUPERSTITION
CHAPITRE VI CHEZ LES PAYSANS
CHAPITRE VII UNE LECTION DANS LES HAUTES-PYRNES
CHAPITRE VIII SOUFFLEURS DE BULLES, NOCTAMBULES, SOMNAMBULES
CHAPITRE IX SOUVENIRS DU BOULANGISME
CHAPITRE X CHEZ LES GNOSTIQUES.
CHAPITRE XI EN BELGIQUE
CHAPITRE XII LE CHASSEUR NOIR
CHAPITRE XIII LES CATACOMBES DE PAULINE JARICOT
CONCLUSION



PRFACE

Ce livre, qui englobe les souvenirs d'un quart de sicle, a t
compos d'une faon assez inattendue. Le premier chapitre en fut
crit, il y a prs d'un an, au monastre d'Hautecombe o, comme le
raconte mon prcdent volume: _Dans la lumire d'Ars_, je faisais
une retraite de six semaines. C'tait alors un article qu'une
revue publia et auquel je ne songeais pas  donner une suite.

Mais quand il eut paru, plusieurs personnes me dirent ou
m'crivirent qu'il y aurait intrt  en corroborer la
signification par d'autres tudes sur les milieux occultistes,
politiques et littraires o me conduisirent les pripties d'une
existence passablement mouvemente.

 la rflexion, le projet me plut d'autant qu'il me permettait
d'esquisser quelques aspects d'une socit trouble o la plupart
de nos contemporains font l'effet d'un troupeau sans berger,
pitinant au hasard parmi des ruines, fuyant le bercail que leur
ouvre l'glise, broutant avec avidit les euphorbes et les aconits
de l'individualisme ou de l'humanitairerie.

J'ai donc peint quelques uns des prototypes de ces aberrations.
J'ai montr des rvolutionnaires  l'oeuvre soit comme
thoriciens, soit comme meutiers, soit comme assassins. J'ai
dnonc les efforts de la Gnose pour fausser le sentiment
religieux dans maintes mes en dsarroi. J'ai analys le dsordre
et la corruption du got produits par l'invasion des Juifs de
Pologne et d'Allemagne dans notre littrature. J'ai expos
certains mfaits rsultant du triomphe de la dmocratie, par
exemple, le fonctionnement malpropre de cette nfaste mcanique le
suffrage universel. J'ai constat l'avortement de cette chimre:
l'instruction verse sans tact ni mesure dans des cervelles qui
n'taient point faites pour l'assimiler. J'ai rappel l'aventure
boulangiste et cet engouement du pays pour un mdiocre en qui
l'instinct d'liminer les poisons du parlementarisme nous
conduisit  chercher un sauveur.

J'aurais pu tirer de tout cela un copieux volume de doctrine. J'ai
prfr multiplier les croquis des troubles auxquels j'assistai,
les profils des personnages qui les suscitrent ou y prirent part,
les anecdotes caractristiques. J'ai fait en somme du reportage
rtrospectif.

On voudra bien donc trouver ici une modeste contribution 
l'histoire de la socit franaise telle que l'intoxiqurent les
principes de la Rvolution.

Une ide, qui ne fait que se fortifier dans mon esprit  mesure
que j'avance en ge et en exprience, donne de l'unit  mon
livre. Celle-ci: pour se bien porter, la France doit tre
catholique et monarchiste.

Je l'ai dj formule ailleurs; je la dvelopperai encore si Dieu
me prte vie.

Ce que je veux ajouter maintenant c'est que la plus grande partie
des pages qu'on va lire, je les ai conues dans la solitude et le
silence, au cours de longues promenades  travers ma chre fort
de Fontainebleau.

Les vieux chnes grandioses, les bouleaux rveurs, les sommets
rocheux d'o l'on domine un ocan de feuillages, le murmure
mouvant des brises dans les pins, les jeux du soleil et de
l'ombre dans les taillis m'ont inspir.

L, nagure, j'ai connu Dieu.

Aujourd'hui j'y apprends sans cesse la persvrance dans l'effort
vers le bien, je m'y arme de prires et de rflexions salubres
pour le jour -- hlas! prochain -- o il me faudra de nouveau agir
parmi les hommes.

Je dis hlas parce que non seulement nos adversaires nous
combattent sans loyaut, mais encore parce que les divisions entre
catholiques rendent la tche particulirement ardue, surtout
lorsqu'on voudrait ne pas manquer  la charit...

N'importe, j'espre aimer assez Notre-Seigneur pour le servir,
pour attester les bienfaits de son glise sans trop de
dfaillances et malgr les dboires de toutes sortes qui
assaillent l'orateur et l'crivain ds qu'ils se vouent 
l'apologie de la Vrit unique.

Aprs, je reviendrai panser mes blessures et louer la Dame de Bon-
Conseil sous vos ombrages, beaux arbres, dont les frondaisons
s'panouissent dans la lumire et figurent les gestes d'esprance
d'une me qui cherche  conqurir son salut ternel...

Fontainebleau, septembre 1912.

CHAPITRE PREMIER
AU PAYS DES LYS NOIRS

Il y a quelque vingt ans, une brise charge d'occultisme souffla
sur la littrature. C'tait l'poque o les symbolistes
inauguraient une raction contre le matrialisme pesant dont Zola,
ses mules et ses disciples pavaient leurs livres et leurs
manifestes. Chez eux l'on ne parlait que de documents humains et
de tranches de vie. On niait l'me, on bafouait tout
spiritualisme. On dfinissait l'homme: une fdration de cellules
agglomres par le hasard, mue exclusivement par ses instincts et
ses apptits, secoue par des nvroses, courbe sous les lois
implacables d'un dterminisme sans commencement ni fin. Flottant
sur le tout, un noir pessimisme qui disait volontiers: -- La vie
est une souffrance entre deux nants.

Sous couleur d'tudes de moeurs, qu'il s'agit de peindre la
bourgeoisie ou le monde des arts, les ouvriers ou les paysans, on
n'alignait que des spcimens de tratologie sociale: des pourceaux
et des ivrognes, des souteneurs et des aigrefins, des demi-fous
sanguinaires et des bandits, des femmes dtraques ou mollement
stupides, des prtres sentimentaux et sacrilges. Bref, un Guignol
sinistre o se dmenaient des marionnettes impulsives dont la
Nature aveugle tirait les ficelles, en des dcors de villes et de
campagnes barbouills d'un balai fangeux. Puis, quelles
interminables descriptions! Et quels inventaires de marchands de
bric--brac de qui le cerveau se fla pour avoir absorb trop de
manuels de vulgarisation scientifique!

Pour tirer l'art de ce cloaque, maints potes firent de loyaux
efforts. Ils se proclamrent idalistes, affirmrent l'me et ses
tendances  une beaut suprieure. Ils opposrent, en leurs
strophes, des tableaux de lgende styliss aux photographies
malpropres du naturalisme.

Malheureusement, ils tombrent dans l'excs contraire. Tout sens
du rel se perdit; ce ne furent plus que chevaliers mystrieux
pourfendant des licornes et des guivres dans des paysages irrels,
princesses hiratiques, psalmodiant des nigmes du haut d'une tour
ou promenant, avec langueur, des troubles mlancolies dans des
parcs aux floraisons de chimre. Les paons et les cygnes, promus
au rang d'animaux distingus, pullulrent dans les pomes. Il se
fit une effrayante consommation du mot _songe _et du mot
_mystre._

Ce moyen ge de pacotille n'aurait pas tir beaucoup 
consquence: c'tait une mode littraire comme il y en eut tant
d'autres, en faveur aujourd'hui, oublie demain. Mais le mouvement
ne tarda pas  dvier d'une faon plus grave.

Les thories anarchistes, prconisant l'individualisme  outrance,
firent invasion dans la littrature. Elles se mlrent  la
religiosit vague, qui sollicitait un grand nombre d'esprits pour
produire les plus singuliers rsultats. On s'cria d'abord: --
plus de rgles astreignantes, plus de prosodie traditionnelle
entravant l'inspiration; que chacun se forge son instrument
d'aprs le gnie latent qui bouillonne en lui.

On ajouta bientt: -- plus de lois, plus de soumission aux
prjugs sociaux; que le Moi s'affirme sans limites, que le culte
de la Beaut soit notre seul objectif, et nous deviendrons pareils
 des dieux!

En mme temps, on se dclarait catholique -- mais d'un
catholicisme spcial qui ddaignait, comme vulgaires, les
prceptes de l'vangile, la frquentation des sacrements et la
pratique des vertus chrtiennes. On rechercha dans les crmonies
du culte des motions d'ordre purement esthtique. On frelata de
sensualit morbide la prire et les rites. Tel qui mit en vers les
litanies de la Vierge offrit, quelques pages plus loin, des
stances luxurieuses  l'Anadyomne. Tel autre crivit, de la mme
encre, le pangyrique de saint Franois d'Assises et celui de
Ravachol. Une Bradamante du socialisme publia de soi-disant pages
mystiques o Jsus tait exalt comme le prcurseur de ces Slavo-
Mongols dlirants: Bakounine et Tolsto. M. Josphin Pladan fonda
la Rose-Croix esthtique et poursuivit la cration d'un ordre de
Mages qui devaient prendre place, dans la hirarchie de l'glise,
au-dessus du clerg. Les prtres ne seraient plus que des
fonctionnaires prposs  la distribution des sacrements. Les
Mages promulgueraient, pour les initis, les sens sotrique, et
suprieur selon la Gnose, des enseignements de l'glise.

Plus tard,  la suite des msaventures qui ne nous regardent pas,
M. Pladan crivit au Pape pour le sommer, au nom du Beausant, de
sanctionner le divorce. Rome ne rpondit pas -- comme on pouvait
s'y attendre. Et le Sr-Mage sortit de l'glise en faisant claquer
la porte.

Chez les catholiques quelques-uns espraient que, peut-tre, un
renouveau religieux natrait de ces divagations varies. Il n'en
fut rien. Seulement, une phrasologie htroclite rgna dans les
livres et dans les discours. De bons jeunes gens -- M. Henry
Brenger, qui depuis... en tait -- projetrent d'instaurer un
christianisme anodin et librtre o, pourvu que l'glise se tnt
au second plan, on lui fournirait des recrues. Pas mal de bire
fut ingurgite  cette intention, car il ne faut pas oublier que
ces nophytes se runissaient sous ce vocable imprvu: _le Bock
idal_ (M. l'abb Fonssagrive, aumnier du cercle catholique du
Luxembourg, m'a fourni des dtails bien amusants sur cette
tentative. Mais ce n'est pas mon objet actuel de les publier).

Ailleurs, les vers comme la prose s'encombrrent de termes
liturgiques, pris souvent  rebours du sens vritable. Surtout il
se fit une dpense incroyable de lys.

Oui, les lys -- symboles gracieux de la virginit, corolles chres
 la Madone immacule -- foisonnrent, parmi toutes sortes
d'orchides quivoques, dans les jardins du Parnasse. Certains,
outrant la mtamorphose, se comparaient, eux-mmes,  des lys.
Stphane Mallarm, qui, pour l'ahurissement dvot de quelques-uns,
publiait alors ses charades sans solution, fut le premier, je
crois,  donner, dans un pome, par hasard un peu moins nbuleux
que les autres, une signification scabreuse au lys. Depuis, l'on
alla beaucoup plus loin -- inutile de dire jusqu'o. Il suffira de
mentionner qu'un observateur qui analysait, avec une curiosit
quelque peu dgote, ces profanations, qualifia, d'une faon
mordante, les esthtes en pantalon collant et les toques 
bandeaux plats et  robes extravagantes dont se bariolait ce
carnaval.

-- Ce sont peut-tre des lys, dit-il, -- mais des lys noirs.

De l le titre de ce livre.

* * * * *

La Gnose, toujours vivante et agissante depuis le premier sicle
de l'glise, guettait l'heure favorable pour semer son ivraie dans
un terrain aussi propice  son dveloppement. Avoir fait fusionner
dans les Loges la postrit d'Hiram avec celle d'Homais et celle
de Renan, c'tait bien. S'insinuer dans la littrature pour y
conqurir une influence et des adeptes, ce serait mieux. Elle n'y
manqua pas.

Ce sont quelques-uns de mes souvenirs de cette priode que je
rapporte ici.

Un des faits caractristiques de cette poque trouble, c'est que,
non seulement dans la littrature, mais dans toute la socit,
faute d'une doctrine traditionnelle, le sentiment religieux
s'gara hors de la voie unique o il n'y avait que l'glise pour
avoir mission de le maintenir. Toutes les erreurs et toutes les
hrsies reparurent. On se dtournait de Dieu et de sa Rvlation.
Mais plusieurs se rclamrent des divinits du paganisme grec. Ce
morceau de rhtorique papelarde: la prire sur l'Acropole, fut
leur _Credo_. D'autres annonaient la rsurrection du Grand Pan ou
adoraient la nature sous la forme d'un vague culte rendu  Isis.
Valentin et son Plrme retrouvrent des sectateurs. Les thurgies
de Porphyre et de Jamblique furent remises en lumire. Des mes se
figrent dans le Bouddhisme. Il y eut des manichens qui vantrent
les deux principes et qui offrirent, de prfrence, leur encens au
dieu noir.

Mais le plus grand nombre oscillait d'une croyance  l'autre, mu
par l'intuition que les hypothses, donnes arrogamment par la
science matrialiste pour des certitudes, ne suffisaient pas 
expliquer l'nigme du monde. Tous, mais ceux-l surtout qui
cherchaient, avec anxit, une conviction, devinrent des proies
empresses  se prendre aux gluaux de l'occultisme.

Deux livres marqurent cette proccupation des choses invisibles.
L'un, de M. Jules Bois, s'intitulait: _les Petites Religions de
Paris_. C'tait une enqute assez bien faite sur les cultes
htrodoxes qui se pratiquaient  et l dans la Grand'Ville. Pour
la premire fois, si je ne me trompe, le mot l'_Au-del_, qui fit
fortune depuis, y tait employ.

On remarquera, en passant, qu'il dut sans doute sa vogue  son
imprcision. En effet, il semblait propre  remplacer le seul mot
qui et convenu, celui de _Surnaturel._

Mais voil: ce dernier paraissait trop net; il tait clair et ne
souffrait pas l'quivoque. Il impliquait, en somme, l'aveu que
quelqu'un existait en dehors et au-dessus de la nature telle que
l'orgueil humain l'acceptait.  ce titre, il gnait, d'autant que,
depuis plus d'un sicle, la majorit des savants ne cessait
d'enseigner que le Surnaturel n'existe pas.

L'Au-del, au contraire, cela demeurait vague; cela pouvait
signifier un ensemble de lois naturelles, encore peu spcifies et
dont l'action ne tombait pas, d'une faon immdiate, sous les
sens. On voulait bien excursionner  travers le mystre. Mais on
prfrait ne pas courir le risque d'y rencontrer ce Dieu du
christianisme auquel on s'efforait de ne plus penser. C'est ainsi
que Celui qui ne veut pas servir mit si facilement sa griffe sur
des mes avides de plonger dans l'Inconnu.

Ce terme, incorrect mais lastique, l'Au-del, dsigna donc,  la
satisfaction gnrale, la rgion confuse o ttonnrent,
inconscients du danger qu'ils couraient, les blass de la pense
qui cherchaient un frisson indit, les myopes du spiritisme, qui
prennent pour des anges de lumire des esprits tnbreux venus de
trs bas, et les nafs qui s'imaginaient ne cder qu' une
curiosit d'ordre scientifique.

Le vieux serpent avait donc russi, une fois de plus,  se
dissimuler dans cet occultisme qu'on peut parfaitement traduire
par _cachette._ Ds lors, ses prceptes, captieux en leur
obscurit, infestrent,  la faveur de maintes quivoques, les
intelligences et les sensibilits. Car, comme le dit la
scolastique: _Obscuritate rerum verba saepe obscurantur._

L'autre livre, ce fut celui d'Huysmans: _L-bas._ Il ne s'agissait
plus ici d'un reportage plus ou moins sceptique et rdig avec le
souci de ne froisser personne. L'ineptie orgueilleuse du
matrialisme tait nettement dnonce. Au point de vue de
l'histoire comme au point de vue de l'exprience personnelle, le
Surnaturel dmoniaque tait affirm, dfini, tudi avec minutie,
dcrit en ses manifestations contemporaines. On avait sous les
yeux la relation vridique d'un voyage au pays du malfice et du
sacrilge. Un style pre, brutal, imprgn de couleurs violentes,
vocatoire au possible en son incorrection, donnait un intense
relief aux dcouvertes de l'explorateur.

Le retentissement fut norme. Mais, rsultat qu'on aurait pu
prvoir, les _snobs_ de l'occultisme comme les chercheurs de
sensations extrmes n'y trouvrent qu'un motif de s'affriander aux
messes noires et aux ordures du succubat. Huysmans, il est vrai,
opposait, d'une plume dj presque catholique, les blanches
splendeurs de la Passion aux flamboiements fuligineux des tumultes
diaboliques. Peut-tre aussi avait-il cru mettre en garde contre
les prils encourus par ceux qui tenteraient d'aussi sombres
expriences. Quoi qu'il en soit, son livre ne fit gure
qu'accrotre la vogue de l'occultisme.

Je me trompe, car je sais au moins une conversion dtermine par
la lecture de _L-bas. _Le converti me disait il y a trois ans:
Huysmans me fit croire  l'existence du Dmon. J'en conclus: si
celui-l existe, l'Autre doit exister galement. Je priai -- et,
par un dtour fort imprvu, la Grce me toucha.

De fait, c'est aujourd'hui un excellent catholique.

* * * * *

Voici maintenant de quelle faon je fus, moi-mme, port 
exprimenter les ivresses troubles et les dangers de l'occultisme.
Par nature, je n'y tais gure enclin. Je ne fus tout d'abord pas
de ceux qui rptaient passionnment les vers de Baudelaire:

_Nous nous embarquerons sur la mer des tnbres_
_Avec le coeur joyeux d'un jeune passager;_
_Entendez-vous ces voix charmantes et funbres_
_Qui chantent: -- par ici, vous qui voulez manger_

_Le lotus parfum, c'est ici qu'on vendange_
_Les fruits miraculeux dont votre coeur a faim,_
_Venez vous enivrer de la douceur trange_
_De cette fin d'aprs-midi qui n'aura pas de fin..._

Mais dnu de toute ducation religieuse, attir, comme la plus
grande partie de ma gnration, par ce qui avait couleur de
mystre et d'imprvu, quand l'occultisme envahit la littrature,
je fus entran aprs bien d'autres.

Lorsque, par suite de circonstances providentielles, je me
ressaisis, le mal tait fait. Et c'est pourquoi, certes, durant
des annes, je m'acharnai  miner, avec une morne fureur, le roc
inbranlable sur lequel Dieu a bti son glise.

Nous avions fond diverses revues: _l'Ermitage, la Plume, Le
Mercure de France _o les plus militants de la jeunesse littraire
ferraillaient pour le triomphe de l'esthtique symboliste.
Beaucoup sont morts de ces chevaucheurs de chimres. D'autres ont
dsarm de bonne heure et sont devenus piciers ou magistrats.
Deux adoptrent la profession d'acadmicien: l'un, tel qu'en
songe, s'assit au bout du pont des Arts; l'autre, rcemment
dfunt, installa ses sourires pincs chez M. de Goncourt. Certains
tournrent mal. Celui-l, par exemple, qui, se reconnaissant fils
de Lilith et de Pcuchet, s'abreuve d'un horrible mlange de
Quinton et de Nietzsche, brode d'antichristianisme bta des
pornographies gourmes et publie, deux fois par mois, les _Lettres
d'un Satyre._

_La Plume _runissait, chaque samedi, dans le sous-sol d'un caf
de la rive gauche, bon nombre de ces potes. Le local consistait
en une cave assez exigu o l'on s'entassait parfois deux cents.
L, se succdaient, sur une estrade flanque d'un piano fourbu,
toutes sortes de personnages plus ou moins notoires, plus ou moins
talentueux. Des compagnons anarchistes prconisaient, en des
couplets  la dynamite, le chambardement universel. Des nophytes
du lyrisme psalmodiaient, en chevrotant d'motion, leurs premiers
vers. Des chansonniers, descendus de Montmartre, accommodaient le
rgime  la vinaigrette. Il y avait des mystiques maigriots qui se
disaient fils des anges et portaient leur petit chapeau rond comme
une aurole. Il y avait des no-paens qui invoquaient les Muses
et ne juraient que par Dzeus et Aphrodite. L'un est devenu
commissaire de police; les autres sont morts ou tout comme. Il y
avait de griffonnants Amricains ou Flamands blondasses venus de
Bruges-la-Morte ou de Chicago-les-cochons dans le but imprvu de
rformer la prosodie franaise.

Il y avait... Que n'y avait-il pas?

Ce souterrain, embrum par les vapeurs bleues essouffles des
pipes et des cigarettes, c'tait une cuve o bouillonnaient les
lments les plus disparates: de la jeunesse exubrante, et plus
nave qu'on n'aurait pu le croire  entendre le ton des
conversations; du _snobisme _moustill par toute extravagance
nouvelle; de l'esprit de rvolte contre les prjugs, contre les
conventions sociales, contre les formules de l'art officiel; de la
bohme insouciante; un grand dbraillement de moeurs; deux ou
trois rats, verts d'envie et de rancune; des crivains et des
peintres de valeur qui, jaillis de cette trange caverne, marquent
 prsent, dans les lettres et dans les arts.

Ce qui soulignait le caractre htroclite de ces runions, c'est
que des clbrits consacres par le succs s'y risquaient
quelquefois: Coppe, Heredia, Puvis de Chavannes, d'autres encore.
Accueillis avec courtoisie, ils laissaient bientt de ct l'air
gn qui les faisait d'abord ressembler  des dompteurs novices
pntrant  regret dans une cage habite par des fauves. Ils se
mettaient  l'unisson de la gat gnrale.

Mais on aurait tort de supposer que dans ce cnacle ne se
perptraient que des mystifications combines pour pater le
bourgeois. Sans doute il y avait bien des ruades et des ptarades
de poulains adolescents, heureux de bondir, sans frein, dans les
prairies ensoleilles de la littrature. Cependant on aimait
sincrement la beaut. Aussi quand quelque pome de large
envergure dployait ses ailes chatoyantes sous la vote enfume,
les coeurs battaient d'une noble motion. Et il ne mentait pas
toujours le: _Tu Marcellus eris_ qu'on dcernait au triomphateur
du moment.

Parmi tous ces potes, parmi tous ces artistes en qute d'un Idal
et dont la plupart taient plus tourdis que pervers, l'occultisme
rdait, s'ingniant  conqurir des mes. La profonde ignorance
religieuse qui caractrisait ce temps -- comme il caractrise le
ntre -- favorisa ses menes (_Il faut pourtant mentionner que
sortirent de ce milieu: deux tertiaires franciscains, un oblat
bndictin et mme un bon prtre. Spiritus flat ubi vult)._

Un certain docteur E..., qui s'affublait d'un pseudonyme en _us_,
tournait autour de ceux qu'ils jugeaient susceptibles de procurer
un talent d'avenir  la Gnose. Jeune encore, dj bedonnant, le
teint color, une barbiche bifide, des cheveux noirs en brosse,
des yeux fureteurs, un rire jovial -- il offrait l'apparence d'un
commis voyageur plutt que celle d'un mage. Il se montrait
pourtant aussi instruit qu'aimable. Il offrait volontiers des
consommations. Il guettait la minute propice. Et quand l'alcool
avait fait son oeuvre perfide dans quelque cerveau facilement
inflammable, il mettait des propos mystrieux, mi-plaisants, mi-
troublants, qui veillaient fortement la curiosit
d'interlocuteurs dj frus de surnaturel.

Trs adroit, trs fin, il faisait scintiller sourdement, comme les
gemmes d'une bague  son doigt, les yeux de l'antique Nahash, ou
bien il rpandait une poussire d'tincelles sur le voile d'Isis.
Puis d'un calembour ou d'une gaudriole, il semblait rayer ce qu'il
venait de dire.

Si l'on insistait pour en apprendre davantage, satisfait d'avoir
amorc sa pche future, il se drobait par quelque quolibet.

Mais le souvenir de certaines phrases impressionnantes persistait
chez les esprits rveurs. Ils y pensaient longuement et, la fois
suivante, ces victimes dj blouies, ramenaient, d'elles-mmes,
la conversation sur le sujet qui les attirait comme le miroir
attire les alouettes. Elles demandaient que le tentateur consentt
 leur donner des explications plus tendues sur une doctrine o
elles subodoraient un arme de volupts rares, d'ordre
intellectuel ou sensuel -- en tout cas, fermes au vulgaire.

Lui prcisait alors un peu ses enseignements: il montrait de loin
les pommes d'or qui mrissent aux branches de l'arbre des sciences
maudites. -- Si l'on manifestait l'envie de les cueillir, il
corroborait sa sduction par l'octroi de brochures d'occultisme
lmentaire et par le service gratuit de ce nfaste priodique
l'_Initiation._

C'est ainsi que plusieurs furent entrans. Jusqu'o?... Vous le
savez aujourd'hui, pauvres mes englouties dans les tnbres
irrmdiables!

Le docteur E... n'est pas le seul  poursuivre cette oeuvre de
perdition. Actuellement, des gens bien renseigns savent, de faon
certaine, qu'il existe des mdecins qui abusent de leur ministre
pour propager, dans leur clientle, les dangereuses aberrations de
la Thosophie...

Cependant ce ne fut pas le docteur E... qui m'amena, d'une faon
directe,  franchir le seuil des paradis menteurs de l'occultisme.
Je causais volontiers avec lui. Je l'coutais avec intrt,
surtout lorsqu'il me commentait les symboles hermtiques du
panthisme, car j'tais alors trs pris de cette doctrine.

Mais quoique l'_Initiation_ me ft rgulirement envoye, je ne la
lisais gure. Et je refusai de suivre un cours d'occultisme o
l'on distribuait des diplmes qui confraient graduellement des
dignits dans la Gnose. -- Cela non par mfiance, mais parce que,
fou d'indpendance et de posie primesautire, je rpugnais 
m'enclore dans une secte.

Quand il entreprenait des imaginatifs de caractre faible, le
docteur E... ne tardait pas  les mettre en rapport avec son mule
en malfices, Stanislas de Guaita.

Il manoeuvra de la sorte pour garer le pote douard Dubus.
Celui-ci tait un vritable enfant, spirituel au possible, fort
instruit, bon, serviable, dou d'un gracieux talent. Mais il ne
possdait nulle volont. Aim de tout le monde, dans tous les
mondes, y compris le demi, il ne savait par rsister aux
impulsions de sa nature ardente. Malgr un grand fond de
mlancolie -- ce _spleen_ rongeur dont toute notre gnration a
souffert -- il prtendait ne concevoir l'existence que comme une
farce infiniment drolatique. Aussi, lorsqu'une sottise lui
paraissait amusante  commettre, il n'y allait pas -- il y
courait. Avec cela, trs curieux d'occultisme et trs port, sous
un scepticisme de surface,  s'engager dans les halliers du
surnaturel, pourvu qu'il y trouvt quelques glantines  cueillir.

Hlas,  quelle mort affreuse le conduisit ce penchant!

Dubus mditait alors d'crire un drame en vers qui aurait eu pour
principal personnage Apollonius de Tyane, le thaumaturge
pythagoricien dont les prestiges quivoques suscitaient
l'admiration des paens au premier sicle de notre re.

Il en parla au docteur E... qui, saisissant l'occasion, lui
proposa de l'aboucher avec Stanislas de Guaita. Celui-ci dtenait,
disait-il, des documents dont Dubus pourrait tirer le plus grand
parti. Cette invite fut accueillie avec empressement par le pote.

Le lendemain du jour o la premire entrevue avait eu lieu, Dubus
vint chez moi. Nous tions fort lis et nous passions rarement
quarante-huit heures sans nous voir. J'tais au courant. Je savais
que de Guaita tait tenu pour un matre de l'occultisme, mais je
ne le connaissais que par deux de ses livres: _Rosa mystica,
_titre sacrilge, tant donn ce que contenait ce recueil de vers,
et _Au seuil du Mystre, _introduction  l'histoire de la magie
noire.

Lorsque Dubus pntra dans le petit appartement de la place de la
Sorbonne que j'occupais  cette poque, je fus surpris et presque
effray en constatant  quel point les traits de son visage
taient altrs. D'habitude, il avait le teint assez ple. Mais,
cette fois, il tait plus que ple: il tait livide. Un clat
fivreux vitrifiait ses prunelles que me parurent largies. Son
regard, d'ordinaire si franc, fuyait le mien; il errait  et l
sur les objets sans s'y poser.

En proie  une agitation singulire, le pote allait et venait 
travers la chambre, se laissait tomber sur le divan pour se
relever aussitt, se figeait soudain dans une attitude de stupeur
pour reprendre, trois secondes aprs, sa dambulation saccade.
Ses mains se crispaient au dossier des chaises, puis se portaient
 son front et le balayaient comme pour chasser une pense
importune.

-- Assieds-toi donc pour de bon, lui dis-je, et tiens-toi
tranquille. Je ne t'ai jamais vu aussi nerv. Tu as une mine de
dterr; est-ce que le fameux Guaita t'aurait fait boire?

Je n'en croyais rien, car Dubus tait trs sobre, mais il me
semblait si trange, ce matin-l!

-- Non, non, me rpondit-il, je n'ai pas bu: tu sais bien que je
ne bois jamais... Seulement de Guaita m'a fait une telle
impression que je ne m'en puis remettre... Nous avons caus toute
la nuit; c'est un homme extraordinaire.

-- Tant que cela? Mais enfin que t'a-t-il racont? A-t-il voqu
devant toi l'ombre d'Apollonius afin que ce doux sorcier te
documentt lui-mme?

-- Ne plaisante pas. Ce fut trs srieux, cet entretien. Guaita
m'a ouvert des horizons superbes.

Et, les yeux fixes, le torse tout  coup raidi, l'index dard vers
le plafond, il ajouta d'une voix rauque, _qui n'tait plus la
sienne:_

-- Guaita m'a procur le moyen de devenir un dieu!

Je tressaillis. Dans toute autre circonstance, j'aurais peut-tre
ri de cette phrase extravagante. Mais il y avait quelque chose de
si anormal chez Dubus, une telle expression d'orgueil triomphant
se marquait dans toute sa physionomie, que je ne me sentis
nullement enclin  le railler.

Et puis, dans nos runions de jeunes crivains affols par le
mgalomane Nietzsche, qui nous invitait  nous hausser jusqu'au
surhomme, nous nous tions si souvent cris avec Musset: _Qui de
nous, qui de nous va devenir un dieu? _Tant de fois le dmon de la
gloire nous avait chuchot, aux heures o l'on croit si fort en
soi-mme qu'il semble qu'on va se heurter la tte aux toiles:
_Eritis sicut dei!..._

Loin donc de m'gayer, je repris tout mon srieux et je pressai
Dubus de s'expliquer davantage.

Guaita, me dit-il, m'a d'abord invit  lui exposer les raisons de
ma prdilection pour Apollonius. Quand je lui eus confi  quel
point le surnaturel m'attirait, quand je lui eus rvl mon
ambition de crer, d'aprs ce matre des mystres, une figure qui
dominerait notre temps, il m'a d'abord rpondu, sans avoir l'air
d'y tenir, qu'il pourrait peut-tre me venir en aide. Puis il a
gard le silence pendant plusieurs minutes. Moi, j'ai repris la
parole, et tandis qu'il me fixait d'un regard aigu qui me
traversait la tte, je me suis panch en un flot d'aperus
touchant la composition de mon drame. Tu me croira si tu veux: 
mesure que je parlais, des scnes dont je n'avais eu aucune ide
jusque l naissaient en moi et je les dcrivais aussitt. Des vers
imprvus me jaillissaient de la bouche. Mon drame prenait une
ampleur, un relief, une splendeur inous. Mon don d'invention
s'tait tout  coup dcupl. C'tait comme si un tre nouveau
s'tait veill en moi pour me dicter des penses magnifiques. Et
je me sentais indiciblement fier du gnie dont je venais de
prendre conscience en cette explosion de mon me.

Tout  coup, ce fut comme si un mur de glace se dressait pour
faire obstacle  ma course dans l'Idal. La fte blouissante
allume dans mon cerveau s'teignit comme une bougie qu'on
souffle. Je m'interrompis au milieu d'une phrase. Plus de mots,
plus d'ides! Je restai hbt, balbutiant, pendant que Guaita ne
cessait pas de m'observer froidement.

-- Eh bien, dit-il, qu'attendez-vous?... Continuez, vous
m'intressez beaucoup.

-- Je ne trouve plus rien rpondis-je.

Un mouvement de dsespoir me saisit, car il me semblait que je ne
trouverais plus jamais rien!

-- Ah! C'est fini, m'criai-je, mon drame vivait devant moi;
maintenant, il est mort. Et je sens que je ne me rappellerai mme
plus un seul des vers que je viens d'improviser d'une faon si
surprenante.

-- Si, reprit Guaita, vous vous rappellerez tout. Et je m'en vais
vous dire comment...

Ici Dubus s'arrta net. Trs tonn, je l'invitai  poursuivre.
Mais il s'y refusa obstinment. Il allgua, pour motif de son
silence, que Guaita lui avait fait promettre de garder le secret
sur le philtre qui faisait dborder dans les mes les sources d'un
gnie surhumain.

-- Mais, conclut-il, il ne tient qu' toi de le connatre. Viens
chez de Guaita. Il dsire beaucoup te voir et il a fort insist
pour que je t'amne  lui.

Je ne dis pas non, rpondis-je, car je flaire l du nouveau et,
n'est-ce pas, comme Baudelaire, nous plongerions volontiers

_Au fond de l'inconnu pour trouver du nouveau!..._

-- Certes, reprit Dubus; quant  moi, le sphinx m'a livr son
nigme, dsormais j'incarne Apollonius de Tyane. Son essence
divine vit en moi. Mon me a conquis des ailes et elle monte dans
l'infini, car Guaita m'en a livr la clef...

* * * * *

Je ne me doutais pas alors de quelle nature tait le philtre, qui,
loin de lui ouvrir les portes de l'infini, devait trs vite faire
descendre mon ami au spulcre par une spirale d'horreur et
d'abjection.

Toutefois,  la rflexion, je rsolus d'abord de ne pas aller chez
de Guaita. Ma raison me faisait pressentir qu'il y avait l un
danger.

Je ne craignais pas pour mon me, car je n'avais pas la foi et il
m'importait peu que l'glise mt ses fidles en garde contre
l'occultisme. Mais je redoutais une influence virulente sur mon
imagination et ma sensibilit. Il y avait bien du louche dans ce
que j'avais appris dj par le docteur E... Aussi, je me mfiais.

Mais ensuite je me remmorai les termes dont Dubus s'tait servi
pour me peindre la puissance de cration potique qui avait germ
en lui au contact du thosophe. Le dsir grandit en moi de
connatre des joies analogues.

-- Qui sait, me dis-je, si ce personnage -- peut-tre inoffensif,
aprs tout -- ne saura pas m'inculquer cette nergique confiance
en soi-mme dont j'ai vrifi les effets sur Dubus? Et puis Dubus,
emball comme il l'est, par nature, a sans doute exagr. Je puis
toujours aller chez de Guaita en observateur attentionn  mettre
les choses au point. C'est tentant!

Ce dernier prtexte me dcida. Cependant, j'y insiste, tandis que
je me rendais chez de Guaita, en compagnie de Dubus, je sentais
que j'avais tort. Ma conscience me murmurait que je faisais mal;
mais sans l'couter, je me forais  mal faire.

Dans le plus pntrant de ses contes: _le Dmon de la perversit,
_Edgar Poe, ce voyant, a dcrit, d'une faon incisive, cet tat
d'me. Il a montr comment telles circonstances se produisent o
celui que ne garde pas la prire court  sa perte, le sachant et
_ne voulant pas _ragir...

Le rez-de-chausse o habitait de Guaita se trouvait dans une rue
tranquille et voisine de l'avenue Trudaine. Chemin faisant,
j'interrogeai de nouveau Dubus sur cette clef de l'infini dont
il gardait si jalousement le secret. Il se droba par des phrases
vasives. Ce soir-l, du reste, il tait taciturne et semblait
possd d'une ide fixe.

Quand nous emes sonn, de Guaita lui-mme vint nous ouvrir, une
lampe  la main. Les paroles de prsentation et d'accueil
changes, il nous fit entrer dans son cabinet de travail. Cette
pice tait entirement tendue d'toffe rouge au plafond comme aux
murs. Une grande glace, d'une limpidit parfaite, surmontait la
chemine. Au-dessus du bureau, charg de livres et de papiers, une
belle gravure reproduisait le _Saint Jean-Baptiste _de Vinci et
son sourire nigmatique. Comme meubles, quelques fauteuils
moelleux et un large divan oriental qui rgnait tout le long d'une
des parois.

Tout en causant, j'tudiais de Guaita. De taille moyenne, le corps
envelopp d'une robe de chambre quelconque, il retenait
l'attention par trois particularits de sa physionomie. Encadr
d'une barbe d'un blond ple qui se terminait en pointe, son visage
tait d'une pleur cadavrique: il semblait que le sang n'avait
jamais rougi ses pommettes terreuses. Sa bouche, mince comme une
estafilade de sabre, offrait des lvres d'une coloration de
violette dlave, presque mauve. Ses yeux, bleu faence, dardaient
ces regards acrs dont Dubus m'avait parl; ils trouaient comme
des vrilles. Je remarquai que les pupilles en taient
extraordinairement dilates.

La conversation, en cette premire rencontre, fut d'abord assez
banale. Dubus se taisait presque tout le temps, mais il tait
nerveux et semblait attendre quelque chose. Guaita, fort courtois
d'ailleurs, se tenait sur la rserve. Moi, je me sentais mal 
l'aise et, dtail qu'il faut retenir, quoique la temprature ft
trs douce, j'avais froid, physiquement froid, surtout aux mains,
comme si je les avais tenues dans l'eau glace.

Naturellement la littrature fut mise sur le tapis et de Guaita me
demanda si je travaillais  un livre en ce moment. Je lui dis que
je composais des pomes d'amour. -- C'taient ceux qui furent
runis depuis sous le titre: _Une belle Dame passa._ J'tais alors
trs pris de la personne qui les motiva -- sans, du reste, tre
pay de retour.

Peut-tre parce que ce dboire m'affligeait fort et qu'il me
soulageait de l'exprimer -- ou pour toute autre cause -- ma gne
disparut soudain pendant que je parlais de mes vers. Bien plus,
quoique nos relations toutes rcentes n'autorisassent pas de
confidences aussi personnelles, j'analysai mon chagrin devant
Guaita et j'ajoutai mme que je n'esprais gure attendrir la
rebelle.

Pourquoi me livrais-je de la sorte? C'est que je ne sais quelle
force me poussait  lui dvoiler mes penses les plus intimes. On
et dit qu'il les tirait hors de moi, qu'il les dvidait,  la
muette, comme le fil d'une bobine.

-- Oh! dit-il trs simplement, quand je me tus, assez bahi de ma
confiance impromptue, il y aurait sans doute un moyen de vous
faire aimer d'elle.

-- Vraiment? m'criai-je, mi-sceptique, mi-convaincu.

-- Nous en recauserons, car je pense que vous me ferez le plaisir
de renouveler cette visite.

Conquis par sa quasi-promesse d'aider l'amoureux en panne,
j'allais rpondre par l'affirmative quand Dubus se levant, tout
d'une pice, demanda  passer dans la chambre  ct.

-- Allez, cher ami, dit Guaita, vous trouverez sur la table tout
de qu'il vous faut.

Il ne bougea pas de son fauteuil.  peine s'il esquissa un geste
pour accompagner sa phrase. Mais un lger sourire, o je crus
dmler une nuance de triomphe, voltigea sur ses lvres.

Par politesse et voyant son calme, je n'osai poser de question.
Cependant mon malaise revint et s'accrut encore quand Dubus
rentra, les yeux embrass de cette mme flamme d'orgueil qu'ils
irradiaient nagure, place de la Sorbonne.

Guaita ne parut pas s'en apercevoir. Mais moi je n'y pus tenir. Un
trouble grandissant m'envahissait. Sous un vague prtexte de
rendez-vous ailleurs, je pris cong en quelques mots rapides, non
sans avoir acquiesc quand Guaita, ne tmoignant aucune
contrarit de ce dpart  peine correct, insista pour que nous
nous revissions  bref dlai.

Je m'en allai par la ville, plein de rflexions confuses o
prdominait l'ide que l'occultiste servirait peut-tre ma passion
malheureuse.

C'est pourquoi ma seconde visite suivit bientt. Guaita me reut
avec la mme courtoisie que la premire fois. Mais il semblait
avoir oubli l'espce d'engagement qu'il avait pris. Malgr mon
impatience, j'attendis pour le lui rappeler qu'un dtour de la
conversation nous y ament. Il en tait bien loin: il me parlait
d'un crivain qui s'tait rcemment converti au catholicisme aprs
avoir longtemps publi des livres o l'glise tait trangement
mconnue. Pour qualifier cette volution, il employa des termes
haineux, presque grossiers, ce qui me surprit chez un homme
d'ordinaire si mesur. Ce fut violent au point que je me sentis
choqu, non tant par l'cret des sentiments exprims que par la
vulgarit des mots qui les traduisaient.

De Guaita s'en aperut et rompit tout de suite le propos. Il
remarqua que j'examinais, par contenance, une statuette d'Isis en
or qui scintillait sur son bureau.

-- Avez-vous lu ce qui est crit sur le pidestal? me demanda-t-
il.

-- Non, rpondis-je.

-- Eh bien, voyez.

Je me penchai sous la lampe et je lus: I.N.R.I.

-- Tiens, dis-je, c'est curieux... L'inscription place, par ordre
de Pilate, au-dessus de la tte du Christ en croix. Je ne vois pas
trop ce qu'elle fait sous les pieds d'Isis.

-- Je vous l'expliquerai plus tard, reprit de Guaita, quand nous
serons plus lis (Il ne me l'expliqua pas; on verra pourquoi. Mais
j'ai appris, par la suite, et dans d'autres conditions de vie, le
sens sacrilge du titre de la Croix domin par Isis. Le voici:
_Igne Natura Renovatur Integra_. Quant au commentaire gnostique,
je ne le donnerai pas ici. _A porta inferi, erue nos, Domine_!)

Je n'insistai pas, d'autant que je cherchais toujours un joint
pour aiguiller la conversation dans le sens qui m'intressait. Je
ne trouvais pas. Alors je me dcidai  entrer en matire sans
autre prparation.

-- Si je vous ai bien compris, l'autre soir, dis-je, vous seriez 
mme de me fournir des arguments pour convaincre la personne dont
je vous ai parl?

Il eut son sourire ambigu: -- Mieux que des arguments, me
rpondit-il, nous en causerons tout  l'heure... Mais si nous
prenions d'abord un peu de champagne?

Sans attendre ma rponse, il passa dans la pice  ct et en
revint aussitt avec deux coupes et une bouteille toute dbouche.

Cette particularit aurait d me mettre en dfiance, puisque,
d'habitude, on garde la champagne clos sous sa capsule dore
jusqu'au moment de le verser. Mais j'tais si loin de souponner
que Guaita pt avoir prpar ce liquide pour m'entonner quelque
drogue occulte!

Il remplit les coupes et, me saluant de la sienne, il la porta 
ses lvres.

Quoique n'aimant pas ce vin tapageur, que je ne sais plus qui
appelait un coco pileptique, je l'imitai.

 peine avais-je aval deux gorges qu'un arrire-got d'amande
amre m'emplit la bouche. Et, immdiatement, je me sentis tout
tourdi. En mme temps je remarquai que Guaita, aprs avoir au
plus effleur sa coupe, la posait sur le bureau. Je me htai d'en
faire autant et je ne touchai plus  la mienne.

Or, j'en avais bu assez: la drogue agissait. Je fus pris de
vertige; des flammes vertes me dansrent devant les yeux; une
sueur abondante m'imprgna le front; tous mes membres
s'engourdirent; il me sembla que mon sang ralenti changeait son
cours dans mes artres... Je ne trouve pas d'autre expression pour
expliquer ce qui s'oprait dans mes organes. Mes jarrets
flchirent et je tombai sur un fauteuil en murmurant: -- Je suis
empoisonn!

-- Mais non, mais non, se hta de dire de Guaita, la splendeur
approche... Dans une minute, vous serez tout  fait bien.

Malgr mon demi-vanouissement, je sentis qu'il s'tait approch
de moi et qu'il me faisait des passes magntiques sur la figure et
sur le coeur. Puis du pouce, il me raya le front d'un signe qui
figurait le _tau _de l'alphabet grec (_C'est la marque de la Gnose
et la contrepartie blasphmatoire de notre signe de la Croix)._

Je revins  moi: le malaise physique tait dissip. Mais je me
sentais comme un voile sur l'esprit: ma volont avait disparu.
J'tais sur le point de devenir une sorte d'automate docile 
toutes les suggestions. Et pourtant je ne sais quelle voix presque
touffe ne cessait de chuchoter au-dedans de moi: -- Prends
garde! Prends garde!

Guaita tira mon fauteuil contre le bureau et me mit sous les yeux
un album richement reli. Il l'ouvrit; je vis dfiler une suite de
planches, d'une excution d'art exquise, et qui reprsentaient...
je ne veux pas dire quoi.

Pour les rudits, je les comparerai aux priapes du muse secret
de Naples.

De Guaita les commentait d'une voix stridente et mlait parfois
des saillies blasphmatoires  sa glose.

Mais voici que, loin de me stimuler, ces ordures lgantes me
causaient de la rpulsion. Je ne pouvais pas la formuler, car
j'tais plong dans une sorte d'hbtude. Puis cette sensation de
froid intense, ressentie dj lors de ma premire visite,
m'prouva de nouveau. Je grelottais comme si j'tais dans un bain
de glace...

-- Je gle, je gle, m'criai-je, en repoussant l'album.

Guaita laissa chapper une exclamation d'impatience. Cet incident
parut le dconcerter: on aurait dit qu'il s'attendait  un
rsultat trs diffrent.

-- Couchez-vous un quart d'heure, me dit-il d'une voix brve.

Il m'tendit sur le divan, me glissa un coussin sous la tte, jeta
une fourrure sur mon corps et m'en enveloppa soigneusement. Je me
laissais faire comme un enfant; j'tais incapable de vouloir et
presque de penser.

L'occultiste s'assit  son bureau et se mit  crire, ne
s'interrompant, de temps  autre, que pour me lancer des regards
plutt malveillants.

Moi, je fus d'abord dans un tat vague. Mes ides flottaient
parses, se muaient en images confuses et difformes, comme il
arrive dans certains cauchemars. Pourtant je ne dormais pas, et
mme le nuage de plomb qui s'tait appesanti sur mon cerveau se
dissipait peu  peu. Bientt mon intellect reprit son
fonctionnement normal: je me sentis tout  fait lucide. Seulement
j'tais bris de fatigue et je ne pouvais remuer ni bras ni
jambes.

Enfin je ne me rchauffais pas. Au contraire, la sensation de
froid ne faisait que s'accrotre et, tandis que je claquais des
dents, je la sentis, pour ainsi dire, s'extrioriser. Ce fut comme
si un brouillard d'hiver m'enveloppait...

Il m'enveloppait rellement, car je le vis soudain, comme une
vapeur transparente et givreuse qui ondulait dans la chambre... Je
prie qu'on me croie; je ne fais pas de littrature; je dresse un
procs-verbal.

Parmi cette brume, je sentis une prsence invisible, glaciale,
haineuse, qui s'y tenait immobile et me fixait. Simultanment, un
regard machinal, jet sur la glace du fond de la chambre, me la
montra toute trouble.

Je perus, par une intuition subite, que la Prsence me voulait du
mal -- aurait dsir m'anantir. Comme j'avais de plus en plus
froid, un souvenir me traversa l'esprit, pareil  un clair, celui
de ces lignes lues rcemment dans un trait de dmonologie:
Souvent, quand la Puissance mauvaise se manifeste, elle s'annonce
par un froid rigoureux qui fait souffrir les nophytes du
Sabbat...

Alors une horreur indicible m'envahit. Je rcuprai toute mon
nergie pour sauter  bas du divan avec le dsir vhment de
dguerpir.

-- Je m'en vais, dis-je  Guaita.

Qu'aurais-je dit de plus? Nulle explication n'tait ncessaire
entre nous. Nous nous tions compris -- et nous ne pouvions
marcher de compagnie.

Mon annonce ne parut pas l'mouvoir. Il haussa les paules en
signe que cela lui tait indiffrent et marmotta en sourdine: --
L'exprience a manqu. Celui-l ne vaut rien pour nous...

Sans autre crmonie, je pris la porte.

Dehors je respirai largement et, les yeux levs vers les toiles
qui magnifiaient la nuit printanire, je me jurai de ne jamais
remettre les pieds dans ce lieu maudit.

Je me suis tenu parole...

* * * * *

Le pauvre Dubus ne fut pas aussi bien inspir que moi. Ce philtre,
prtendu divin, dont de Guaita lui avait inocul le dsir, le
got, puis la passion, c'tait la morphine.

Ds lors, la Pravaz ne le quitta plus et la drogue infme
manifesta bientt en lui ses ravages. Il s'enfona de plus en plus
dans les pratiques de l'occultisme et multiplia les piqres. Sa
sant dclina rapidement d'une faon effrayante. Ce n'tait plus
qu'un squelette ambulant qui ricanait et balbutiait des
incohrences. Son talent s'envola. En moins de deux annes il fut
rduit  rien.

Deux sjours conscutifs dans une maison de sant ne parvinrent
pas  le gurir.  peine dehors, il retombait dans son double
vice: la frquentation de Guaita, l'intoxication croissante par la
morphine. Le bon Huysmans, qui l'aimait, tenta de le sauver. Ses
efforts furent vains.

Enfin, un soir que Dubus tait entr dans une vespasienne pour se
piquer une fois de plus, il tomba sur le sol immonde et entra en
agonie tout de suite. On le transporta dans un hpital o il
mourut sans avoir repris connaissance...

Ce cadavre reste sur la conscience de Stanislas de Guaita. Celui-
ci dcda, peu aprs, dans des tourments atroces. On dit qu'il
s'est repenti  la dernire minute: Dieu veuille avoir son me!...

Les faits parlent d'eux-mmes, je crois, dans ce rcit strictement
vridique. Je n'ajouterai donc pas grand'chose. Je ferai seulement
remarquer l'habilet de certains occultistes  user des penchants
et des passions des esprits imaginatifs qui tombent sous leur
emprise pour se les asservir. Ce ne sont pas leurs seuls
malfices: ils en propagent d'autres et de plus subtils. J'en
dvoilerai quelques uns dans la suite de ces tudes.

CHAPITRE II
LES BRISEURS D'IMAGES

I

Le 7 juillet 1893, vers quatre heures de l'aprs-midi, j'tais
adoss  la devanture, prudemment close, de la boulangerie qui
fait l'angle de la rue Racine et de la rue de l'cole-de-mdecine,
au boulevard Saint-Michel.

Je reprenais un peu haleine et je tchais de rassembler mes ides
assez en dsarroi depuis quelques jours.

C'est qu'en effet l'meute, qui avait clat le 4, faisait rage
dans plusieurs quartiers de Paris: sur la rive gauche, 
Belleville, place de la Rpublique, place de la Concorde -- ainsi
nomme disait Balzac, parce qu'elle mne au palais de l'ternelle
discorde -- et vers l'avenue de Clichy. Le ministre ayant ferm
la Bourse du travail, les syndicats ouvriers tentaient de la
reprendre d'assaut. Les bouchers de la Villette, conduits par leur
idole: le marquis de Mors, allaient descendre. La ligue des
patriotes avait convoqu ses escouades pour risquer un coup en
faveur de son rve ternel: la dispersion de ceux qui allaient
tre bientt les Quinze-Mille et la purification de la chambre par
l'appel au plbiscite. Amilcare Cipriani, par hasard hors de
prison, apprenait  de jeunes guesdistes comment on construit des
barricades. Les anarchistes, pour qui l'meute est un lment
vital, taient accourus de tous les points de la ville et de la
banlieue, ne voulant pas manquer une si belle occasion de
chambardement. De plus, les cochers de fiacre et les terrassiers
taient en grve.

Ces lments disparates s'taient coaliss pour une action commune
contre le gouvernement, les parlementaires et le prfet de police
Loz -- quittes  s'entredchirer si le mouvement russissait.

La veille au soir, des dlgus de tous les partis s'taient
runis chez un ancien membre de la Commune, nomm Regnard,
disciple de Tridon, et qui prsentait cette particularit curieuse
d'tre un antismite froce, mais imbu d'athisme jusqu'aux
moelles. On avait tenu un conciliabule dans le but d'tablir la
meilleure tactique pour culbuter le rgime. Il y avait l, entre
autres, Jules Gurin, Zvas, depuis dput de Grenoble, un ancien
officier, bonapartiste fervent, dont le nom m'chappe, Jean
Carrre, qui se mlait  cette chauffoure, uniquement, je crois,
pour exercer sa faconde mridionale; un lieutenant de Droulde,
quelques lves des Beaux-Arts, un mouchard qu'on dmasqua trop
tard, un missaire des Collignons, un autre des Limousins, Jacques
P... de la Bourse du travail et le signataire de ces lignes envoy
par un groupe rvolutionnaire de la rue Mouffetard.

La discussion fut assez confuse: certains avaient le toupet de
proposer l'envoi d'une dlgation  la Chambre pour y poser nos
griefs. Mais on les coutait peu. En dernier ressort, on rsolut
de tenter des attaques  la fois contre l'lyse, la Bourse du
travail et la Prfecture de Police. Les patriotes devaient aller
troubler la quitude ruminante du personnage indment qualifi
Chef de l'tat. Les grvistes, soutenus par d'autres corporations,
essaieraient de reprendre la bourse du travail. Enfin les
anarchistes et les collectivistes devaient emporter la Prfecture
de Police, la saccager et, si possible, s'emparer de Loz pour en
faire un otage.

Gurin avait rserv le rle de Mors et de ses bouchers. Nous
avions, lui et moi, rendez-vous, avec le marquis,  minuit, au
Ranelagh. La runion finie, nous allmes le trouver. Aprs nous
avoir entendus, il dcida de prendre part au combat qui se
livrerait place de la Rpublique et rue du Chteau d'Eau.

-- Nous arriverons par la rue Saint-Maur avec des matraques, me
dit-il, et nous chargerons la police -- en ligne.

-- Vive le Roi! conclut Gurin.

-- Vive l'anarchie! rpondis-je.

Et tous trois en choeur:  bas Marianne!

Nous nous serrmes la main et nous nous sparmes.

II

On se demandera ce que faisaient dans ce complot les lves des
Beaux-Arts.

C'est que, justement, ils taient la cause initiale de l'meute.
Quinze jours auparavant, avait eu lieu, au Moulin Rouge, le bal
annuel des _Quat'-z-Arts._ Comme il tait d'habitude, il y avait 
cette fte outre les peintres, sculpteurs, graveurs et
architectes, un certain nombre d'invits: journalistes, gens de
lettres, _dilettanti, _plus un fort contingent de modles fminins
et de demi-mondaines.  la fin du bal, on avait port les modles
en triomphe dans la pose et dans le ...manque de costume qu'elles
ont  l'atelier.

Certains journaux, le lendemain, rendirent compte de la fte avec
force pithtes louangeuses.

Sur quoi, M. le snateur Brenger dposa une plainte au parquet
pour outrage  la morale publique. Il n'y avait pourtant l qu'une
publicit trs relative, s'adressant  des gens qui en avaient
vu... bien d'autres.

Des poursuites furent exerces: un certain nombre d'artistes --
plutt des sculpteurs -- furent frapps d'une amende, et aussi une
certaine Sarah Brown, modle qui, en sa qualit de juive, profita
de l'incident pour poser les bases de sa fortune  venir.

Aussitt condamns, les Beaux-Arts entrrent en bullition. Le 4
juillet, les lves de divers ateliers s'assemblrent,
protestrent au nom de l'Art, et dcidrent d'aller conspuer, chez
lui, le snateur Brenger. Le rendez-vous pour les manifestants
fut fix place de la Sorbonne.

Il y avait  cette poque -- et il y a sans doute encore --
faisant angle avec la place et le boulevard Saint-Michel, un caf
o se runissaient pas mal d'crivains et de rvolutionnaires. Le
soir mme du 4, nous tions assis trois  la terrasse du caf: un
lectricien fort cot dans son mtier et assez bon orateur dans
les runions, un commis voyageur en casquettes de cyclistes -- qui
se croyait,  ses moments perdus, missionn pour prcher la
Sociale, -- enfin, moi-mme.

Quand les artistes arrivrent, nous ne savions pas du tout de quoi
il s'agissait. La place s'emplit de criailleries et de
gesticulations, mais il tait trs vident que ces jeunes gens ne
sauraient comment s'y prendre pour organiser un cortge subversif.
Les bons agents, trs calmes et trs modrs, circulaient 
travers cette foule sans rien dire; et je crois bien qu'ayant
l'exprience du quartier, ils jugeaient que tout le monde se
disperserait aprs quelques vocifrations.

Mais les anarchistes taient l pour embrouiller les choses. Nous
nous informons, nous apprenons de quoi il retourne. L'instinct de
dsordre, qui ne demande qu' flamber chez tous les
rvolutionnaires, s'allume en nous.

Je dis  l'lectricien: -- Il s'agit de chambard... Viens avec
moi, nous allons mettre en fureur contre Brenger ces gcheurs de
pltre et ces badigeonneurs de toiles. Si nous parvenons  les
lancer pour de bon, il en rsultera de la casse, on se cognera et
tout cela fera du bien  la Sociale.

L'autre m'approuve, tandis que le Gaudissart des casquettes
s'esquivait sans mot dire. Nous montons sur les marches de la
Sorbonne. Et de l je fais aux Beaux-Arts une harangue o je leur
dmontrai qu'il fallait non seulement conspuer le snateur, mais
encore envahir sa maison et n'y rien laisser d'intact. Je ne me
rappelle plus les termes de cette diatribe, mais il faut croire
que le dmon qui me poussait soufflait des flammes irrsistibles,
car, tandis que je m'essuyais le front et que l'lectricien,
attisant  son tour le brasier, tranait dans la boue M. Brenger,
le Snat et le rgime, une colonne d'artistes fous de rage se
forma spontanment et partit au pas de course vers la rue d'Anjou
qu'habitait le Pre Conscrit accus d'un excs de pudeur.

Enchants du rsultat obtenu, nous rejoignons la tte de la
manifestation et, trois minutes aprs, la place tait vide.

Cependant les gardiens de la paix, dbords, bousculs, affols
courent au tlphone et objurguent la Prfecture de leur envoyer
du renfort. S'expliqurent-ils mal? Le fait est qu'un quart
d'heure plus tard, une brigade de rserve dbouchait  fond de
train sur la place et, sans pourparlers ni explications, tombait 
bras raccourcis sur les consommateurs paisibles demeurs  la
terrasse du caf. Une bagarre s'ensuit. Un employ de commerce
nomm Nuger est frapp  la tempe d'un porte-allumettes lanc 
toute vole par un agent et meurt sur le coup...

Pendant ce temps, nous avions cass quelques vitres chez
M. Brenger; nous nous tions un peu cogns avec la police, puis,
nous dispersant, nous avions t boire des bocks, car il faisait
une chaleur terrible. C'tait l une de ces mille quipes comme
Paris en voyait tous les quinze jours  cette poque.

Mais il y avait le cadavre de Nuger.

Le lendemain matin, la nouvelle de ce malheur enflamme Paris comme
une trane de poudre. Littralement ce fut pareil  un coup de
cloche qui rveilla tous ceux dont la haine du rgime constituait
une raison de vivre. Il suffit de se reporter aux journaux du
temps pour vrifier que je n'exagre pas.

L'meute clate avec la rapidit de la foudre. Une colonne de six
mille manifestants, conduite par Jean Carrre, marche sur la
Chambre pour l'envahir et exiger la rvocation de M. Loz. Il s'en
fallut de peu qu'elle ne russt. Et c'est  partir de ce jour
que, par les soins d'un questeur nomm Madier de Montjau, les
balustrades du Palais Bourbon vers le quai ont t hrisses de
pointes de fer.

Pendant ce temps, les rvolutionnaires, qui avaient battu le
rappel de tous leurs adhrents, tentaient, aids par les cochers,
et les terrassiers en grve, d'enlever d'assaut l'hpital de la
Charit o l'on avait transport le corps de Nuger, dans le but de
s'emparer de ce cadavre pour le promener  travers la ville.

Il y eut l quelque chose d'impulsif, sans colloques pralables ni
calculs; et il est presque incomprhensible, autrement que par un
accs de colre collectif, le mouvement de rvolte qui se propagea
de quartier en quartier.

Car, il faut le souligner, les trois quarts de Paris nous
approuvaient et faisaient des voeux pour nous. Paris, qui hait --
au fond -- les parlementaires et ceux qui les garantissent du
chtiment, sentait son coeur battre  l'unisson du ntre.

La preuve? Tandis que nous attaquions l'hpital, nous fmes
chargs par la garde  cheval. Or,  mesure que les municipaux
avanaient au grand trot et que nous reculions devant eux en
tirant des coups de revolver, -- on avait pill un armurier, rue
de Rennes, -- de toutes les fentres de la rue Jacob il pleuvait
sur les casques et les chevaux des bouteilles, des briques, des
pots de fleurs, des casseroles et des vases intimes.

Le 6; Charles Dupuy, prsident du Conseil, rassure les
parlementaires pantois et croit faire un coup de matre en fermant
la Bourse du travail qui, du reste, fermentait terriblement. L-
dessus, quatorze syndicats se soulvent  leur tour et dclarent
qu'ils la reprendront par la force. La ligue des patriotes annonce
une runion place de la Concorde. Les bouchers de la Villette
demandent  Mors s'il est temps de jouer de la trique. Jules
Gurin convoque les antismites.

Durant ces appels  la lutte, les rvolutionnaires se battaient:
barricade place Saint-Germain-des-Prs,  l'ore de la rue
Bonaparte, barricade rue de l'cole-de-Mdecine, barricade de
seize omnibus et tramways renverss place Maubert, tentative
d'enlvement de la caserne du prince Eugne, etc.

Dans l'aprs-midi de la mme journe, on songea  coordonner
toutes les forces souleves par un mme dgot du rgime et l'on
se runit chez Regnard, comme je l'ai rapport.

III

Donc appuy au rideau de fer de la boulangerie, je me reposais un
peu et, en attendant le retour de l'missaire que j'avais envoy
prvenir les compagnons qu'on attaquerait la Prfecture le soir,
je m'efforais de rendre le pas  l'observateur sur l'insurg.

La premire chose qui retint mon attention, c'est que j'tais fort
sale: noir de poudre, gris de poussire, barbouill de sueur mal
sche. Je regardai les poignets de ma chemise: ils taient
bruntres. Je me reprsentai alors la stupfaction de ma chre
femme quand je rentrerais. Et il me sembla que j'entendais son
oh de surprise rprobatrice.

C'est qu'il y avait trois jours que, pris par la bataille, je
n'tais pas rentr. J'avais bien envoy une demi-douzaine de
_pneus _ ma femme; mais ce n'tait peut-tre pas suffisant pour
la rassurer.

Ensuite mes regards se portrent sur le boulevard Saint-Michel.
D'habitude,  cette heure l, il est fort anim. Or, aujourd'hui
il tait presque dsert. Sauf les cafs, la plupart des magasins
avaient clos leurs volets. De rares passants filaient vite; les
tramways cahotaient  peu prs vides. La mendiante aveugle qui
demeurait fidle  son poste, contre la grille de Cluny, au coin
de la rue Du Sommerard, secouait en vain le gobelet de fer-blanc
o elle recueille les sous. Le seul bruit notable qui venait  mes
oreilles tait celui d'un rgiment de dragons dfilant au trot
vers l'Odon...

Puis je me remmorai les vnements qui s'taient succd, avec
une rapidit vertigineuse, depuis plusieurs fois vingt-quatre
heures. Et, qu'on en pense ce qu'on voudra, j'eus une folle envie
de rire. N'y avait-il pas de quoi quand on considre quelle cause
minime avait provoqu tout ce hourvari?

En effet, parce que Mlle Sarah Brown et ses amies avaient tmoign
du mpris pour la feuille de vigne, Paris se trouvait sens dessus
dessous, et nous allions peut-tre  la rvolution de nos rves --
et un homme tait mort.

-- Ah! me dis-je, Taine eut bien raison d'avancer que la vie est
un tome de Shakespeare interfoli de Labiche. Pour une page du
_Roi Lear _ou de _Macbeth, _il y a dix pages de vaudeville...

Mais je m'assombris aussitt: si tenace que fut mon espoir de
traner aux gmonies le parlementarisme, la raison me disait que
cette chauffoure htroclite, sans prparation, sans chef, sans
but bien dtermin, ne pouvait aboutir qu' du sang vers,  des
rpressions et  un redoublement d'oppression jacobine.

-- Il nous faudrait un chef, soupirai-je, mais voil, nous ne
l'avons pas.

Car, malgr l'aberration libertaire qui m'empoisonnait le cerveau,
je gardais l'instinct que, seul, un Matre restaurerait l'ordre et
replacerait sur sa vraie base l'tat mis  l'envers par la
Rpublique.

Comme je ratiocinais de la sorte, j'entendis chanter en choeur
vers le bas de la rue de l'cole-de-Mdecine. Je me tournai de ce
ct et je vis apparatre une troupe d'une vingtaine d'individus
prcde d'un personnage maigre, vtu de noir comme un croque-
mort. Il allait bras dessus bras dessous avec un gamin de quinze
ans qui se rengorgeait, tout fier de dployer le drapeau noir 
l'inscription d'or: _Deleatur!_ de l'Anarchie (Pour les non
latinistes, _deleatur_ peut se traduire: _supprimons tout!)_

Je reconnus mon ami Georges Chatelier, et dans la sorte de
cantique -- grave, quasi solennel et, il faut le dire, d'une fort
belle musique -- que chantait sa bande, _l'hymne des briseurs
d'images._

Quand ils arrivrent prs de moi, ils en taient au dernier
couplet que voici:

_Les rois sont morts, les dieux aussi,_
_Demain nous vivrons sans souci,_
_Sans foi ni loi, sans esclavages:_
_Nous sommes les briseurs d'images._

Suivit la Carmagnole anarchiste avec son refrain o luisent des
reflets de couteaux, o crpitent des mches de bombes:

_Les proprios avaient promis_
_De faire gorger tout Paris,_
_Mais les voil f... ichus,_
_Nous leur botterons... l'dos:_

_Dansons la Carmagnole,_
_Dmolissons, dmolissons,_
_Dansons la Carmagnole_
_Et saignons_

_Les patrons!_

Chatelier me serra la main. maci, dans sa redingote devenue trop
large, le visage terreux aux pommettes rougies de fivre, les yeux
immenses et flambant d'une flamme meurtrire, le front balay de
mches dsordonnes, arriv au troisime priode de la
tuberculose, il n'arrtait presque pas de tousser. Par moment, du
sang lui venait aux lvres qu'il essuyait d'un geste convulsif.

-- J'ai  te parler, me dit-il.

-- Eh bien, cause: je t'coute.

-- Attends; les compagnons ont soif: je vais les envoyer se
rafrachir chez Eustache.

Cet Eustache tait un mastroquet de la rue Monsieur-le-Prince, qui
se disait zl pour la Sociale, mais qui tait, selon toute
vraisemblance, un indicateur de police.

Georges fit rouler le drapeau noir, expliqua aux compagnons --
qui, le gosier fort sec, ne demandaient pas mieux que de
l'entendre -- qu'un canon de la bouteille leur ferait du bien et
que lui viendrait les rejoindre bientt.

Nous fmes seuls (Georges Chatelier n'est pas absolument le nom
du personnage, mort d'ailleurs deux mois aprs. Mais sa famille,
fort honnte, fort pieuse, existe encore. Je ne veux pas la
contrister et c'est pourquoi j'ai dform le nom).

IV

Georges s'appuya  la devanture et me dit:

-- Que va-t-il sortir de tout ce grabuge?

-- Je l'ignore, rpondis-je, l'essentiel c'est, en ce moment,
d'augmenter le dsordre.

Il rva quelques instants puis il reprit: -- Oui, n'est-ce pas, la
tactique habituelle: dmontrer, par les faits, la fragilit du
rgime, empcher que toute autorit se reconstitue, puis lancer le
peuple  l'assaut des banques et des gros propritaires et se
figurer qu' la suite de ces exploits, l'Anarchie inaugurera l'ge
d'or sur la terre.

C'tait bien, en effet, le programme anarchiste. Le ton
sarcastique de Georges aurait d m'en faire sentir l'absurdit.
Mais l'ge d'or, l'idylle perptuelle qui hallucine les
rvolutionnaires et leur fait perdre le sens de la ralit, me
tenait si fort l'intellect que je rpondis: -- Et pourquoi pas?

Georges clata d'un rire sardonique, ce qui lui fit cracher le
sang, et poursuivit: Ah! pote, tu te vois dj roucoulant sous
les bouleaux avec une Amaryllis quelconque sans t'inquiter de la
pture ni du terme. Et bien, moi, je me f... de vos glogues et
j'ai bien autre chose en tte.

-- Et quoi donc?

-- La mort! La destruction universelle, la table rase afin d'en
finir avec cette existence odieuse o l'homme ne se hausse  la
conscience des phnomnes que pour souffrir.

-- Que veux-tu donc?

-- Rien, plus rien!

bahi, je le regardai. En effet, c'tait la premire fois que je
rencontrais l'anarchiste complet, logique, mis  nu, celui qui,
propuls par la Malice qui toujours veille, pousse aux extrmes
consquences la doctrine ne de la Rvolution, cultive, panouie
au dix-neuvime sicle, aboutie aujourd'hui  sa floraison
suprme: le culte de la Mort sous couleur de libert intgrale.

-- Et les moyens, dis-je.

Il eut un geste de souffrance! -- Je ne sais pas... Tout viendra
en son temps. Mais en attendant, dtruisons, dtruisons!

Ses yeux semblaient des brasiers noir et or.  le considrer,
j'avais peur, _j'avais froid._

Je crus trouver un argument: -- Tuerais-tu les femmes?

-- Oui!...

-- Tuerais-tu les enfants?

-- Oui!...

Je tressaillis d'horreur et je m'cartai de lui.

Georges s'aperut de ma rpulsion: -- Ah! dit-il, vous tes tous
des avortons. Vous n'aurez jamais le courage de faire la table
rase. Et pourtant, quelle beaut! l'individu devenu tellement
libre, tellement dieu, qu'il conoit la ncessit d'arrter 
jamais l'volution au point o il est parvenu.

Il se mit  rire du mme rire poignant et cracha encore du sang...
Je ne puis dire ce que j'aurais rpliqu. Ce n'tait plus un homme
que j'avais devant moi; c'tait je ne sais quel tre tnbreux qui
m'entranait dans la grande pouvante.

Heureusement mon envoy aux compagnons de la rue Mouffetard revint
 ce moment.

-- a y est, camarade, me dit-il, tous seront l pour l'attaque de
la Prfecture.

Avant que je pusse lui rpondre, Georges posa sa main dcharne
sur mon bras et me dit: -- Tueras-tu ce soir?

-- Autant que possible, non, rpondis-je.

C'tait vrai; mme au temps de mes pires garements
rvolutionnaires, j'eus toujours l'horreur du sang vers.
D'ailleurs je n'avais pas d'arme, et je ne voulais pas en avoir.

Alors, avec une expression affreuse dans les yeux, il reprit: --
Moi, je tuerai...

-- Et qui donc?

-- Le premier venu.

-- Et s'il est innocent?

Il ricana de nouveau. -- Te rappelles-tu le mot d'mile Henry 
son procs? _Il n'y a pas d'innocents._ Je pense comme lui...

De ce coup, sous prtexte de m'entendre avec mon missaire, je
m'cartai dfinitivement et, sans prendre cong de Georges, je
traversai le boulevard. Il me regardait d'un air de ddain, et
pourtant il y avait dans ses prunelles comme une dtresse
infinie...

Le soir,  l'assaut de la Prfecture, je reus d'un sous-brigadier
de la garde  pied, un coup de baonnette dans l'paule gauche
qui, par la grce de Dieu, me mit hors de combat.

Puis le ministre fit venir soixante mille hommes de troupe dans
Paris. Et la grand'ville frmissante rentra sous le joug des
parlementaires.

V

L'meute ne pouvait pas russir. Rappelez-vous qu'elle mlait des
royalistes, c'est--dire des constructeurs et des conservateurs
par tradition,  ces fomenteurs de nant: les socialistes et les
anarchistes. Que pouvait-il sortir de cet imbroglio? Rien du tout,
sauf de la haine entre Franais.

C'est pourquoi la Franc-Maonnerie jubilait et les Juifs se
frottaient les mains.

Car l'une et les autres ne peuvent prosprer que par nos
divisions.

Que faudrait-il pour remdier  ces maux?

L'union dans l'glise qui a fond la France et qui, seule, peut la
maintenir bien portante.

CHAPITRE III
UNE DANSE DE TRPIEDS BELGES

I

Victor Hugo, qui croyait en Dieu, ne croyait pas  l'glise
catholique, mais il croyait aux tables tournantes. On sait qu'en
cette le de Jersey o, selon l'expression de Veuillot, il
reprsentait si bien Jocrisse  Pathmos, il se donnait des
sances de spiritisme dont le fidle Vacquerie, Lesclide et
d'autres nous ont rapport les pripties.

Le pote lui-mme en parle dans son livre sur William Shakespeare
o; selon sa coutume, il mlange, en une effarante salade, les
pires absurdits aux vues les plus grandioses -- le tout relev
d'une moutarde de vocables htroclites.

Du sublime au ridicule il n'y a qu'un pas, disait Napolon. Chez
Hugo ce pas est sans cesse franchi: dans ses pomes, d'une strophe
 l'autre, dans ses romans, d'un paragraphe  son voisin.

Or, dans cette soi-disant tude critique sur l'auteur du _Roi
Lear, _il affirme, plus que jamais, cette mthode disparate. Il y
parle de tout: des fumes de Londres et des nuances de la mer, du
got des mouton tourangeaux pour le sel et des qualits qu'on doit
exiger d'un bon domestique. Il y orchestre des quadrilles o Job
fait vis--vis  Voltaire et zchiel  Don Quichotte. Il nous
donne, en trois phrases d'une incomparable magnificence, la vision
des Alpes au coucher du soleil.  ct, dans un chapitre intitul:
_le Beau serviteur du Vrai, _il divague,  propos d'instruction
laque, autant qu'un primaire gav de socialisme jusqu'au noeud de
la gorge. Et de Shakespeare, en somme, il est fort peu question.
Dans son oeuvre, s'crie Hugo, j'admire tout, comme une brute!

Puis quelques citations -- bien choisies d'ailleurs -- et un
point, c'est tout.

Si pourtant, il y a encore autre chose: l'effort perptuel de Hugo
pour se hisser sur un pidestal de philosophe et de penseur.

Prcisment il ne fut jamais ni l'un ni l'autre. Merveilleux
forgeron des rythmes, blouissant crateur d'images, stupfiant
constructeur d'antithses parfois vocatrices, splendide hallucin
de la tempte et de l'ombre, il incarna, plus que personne, ce
dsordre chatoyant que fut le romantisme.

C'est l'une des plus joyeuses mystifications du dix-neuvime
sicle que de le prsenter comme le penseur type.  quoi n'a
cependant point manqu un plaisantin grave du nom de Renouvier. Ce
rhteur, qu'on dit spiritualiste, publia nagure un volume:
_Victor Hugo philosophe, _dont la lecture faillit me faire prir
d'hilarit.

Car la philosophie de Hugo, qu'est-ce que c'est? Elle se rsume en
la calembredaine mise par Rousseau de Genve: l'homme est
originairement bon; ce sont les institutions sociales et
religieuses qui le pervertissent.  l'usage, on a vu ce que valait
le prcepte; il a produit cette bacchanale de gorilles: la
Rvolution; il a enfant cet agneau mconnu, le doux Marat et ce
philanthrope calomni, l'exquis Robespierre; il a fait cabrioler,
comme des chvres, ces agits sentimentaux: les Rpublicains de
quarante-huit. Et que d'autres mfaits! Celui-ci: la glorification
d'un nouveau ftiche: le Progrs, grce auquel l'humanit se
figura qu'elle allait se difier. Celui-l: le pullulement des
anarchistes. -- Et par anarchistes, je n'entends pas seulement les
personnages aigris ou obtus qui prparent l'ge d'or de l'avenir 
coups de bombes, de poignards et de revolvers. Je range sous la
mme tiquette ces ducateurs de la jeunesse que nous amena
l'invasion protestante, ces dformateurs de l'intelligence
franaise, ces sectateurs de l'individualisme, les universitaires
actuels, dont Charles Maurras a dit, avec raison dans sa belle
_Enqute sur la Monarchie_, qu'ils ne formaient que des
anarchistes ou des dilettantes.

Hugo, outre vibrante, o s'engouffraient tous les vents de
l'espace, ne pouvait que s'assimiler les solennelles balivernes
dont son sicle s'tait pris. Elle faisaient dans sa cervelle,
incapable de pense suivie, un tintamarre extraordinaire; elles
s'y mlaient en d'tranges amalgames. Puis il les relanait 
travers le monde, et c'taient des beuglements lyriques, tantt
harmonieux, tantt dissonants, faits pour dconcerter ceux qui
cherchaient un lien entre toutes ces incohrences.

En effet, feuilletez l'oeuvre de Hugo; je vous dfie d'y trouver
une unit de doctrine.  cette page, il est panthiste; dans cette
strophe, il est manichen; voici un chapitre truff de
christianisme trouble; en voici un autre o le Bouddha stupide est
prfr  Jsus-Christ; et enfin voici une tirade o le pote
dcouvre Dieu dans un pied de table.

 travers toutes ces fariboles grandiloquentes, il n'arrtait pas
de prophtiser. Et ce n'est pas en cette posture de Nostradamus-
Arlequin qu'il est le moins cocasse.

Oyez un peu quelques-unes de ses prdictions: quand tout le monde
saura lire, les hommes tomberont dans les bras les uns des autres
et la guerre sera pour jamais abolie. -- Au vingtime sicle, il
n'y aura plus de guerre; on s'tonnera d'avoir attendu si
longtemps pour constituer les tats-unis d'Europe...

Et forces sottises du mme acabit dont les d'Estournelles de
Constant, les Passy et autres Loyson firent, depuis, leur pture
pour le pourlchement de la Franc-Maonnerie.

La seule prdiction de Hugo qui se soit ralise c'est celle o il
annonce les aroplanes. Encore les dcrivait-il comme des sphres
de cuivre.

Mais on n'en finirait pas s'il fallait numrer toutes les folies
o se dispersa ce grand pote difforme que Henri Heine avait si
justement qualifi un beau bossu.

Retenons seulement l'apologie du spiritisme telle qu'on la lit
dans le _William Shakespeare. _Hugo, qui ne veut pas des
sacrements et des mystres de l'glise, qui mange du prtre comme
le ferait un Homais gargantuesque, cherche  tablir le bien-fond
de la religion tabulaire qu'il se fabrique. Il atteste l'gypte et
les initiations d'Eleusis, Apollonius de Tyane et Apule. Enfin il
cite, avec dvotion, certains trpieds de Dodone qui, parat-il,
entraient en danse au commandement des hirophantes. Puis il
conclut: Dieu est l...

Dieu, je ne crois pas, mais -- _un Autre_ fort probablement.

II

Si j'ai insist sur l'adhsion de Hugo au spiritisme, c'est que
les tenants de cette dangereuse aberration le mentionnent
volontiers et avec fiert comme un Pre de leur glise.

J'eus l'occasion de constater le fait, en Belgique, il y a quatre
ans, au cours d'un voyage entrepris dans un tout autre but que
celui de dissquer des spirites.

Je venais de donner quelques confrences et, sjournant 
Bruxelles, qui est une ville assez plaisante, je sortais du bureau
de rdaction d'un journal o l'on avait publi des articles
logieux sur mes causeries. J'tais venu remercier le rdacteur en
chef. Ma visite termine, celui-ci me reconduisit jusque dans la
salle des dpches.

-- Allons, dit-il, en me serrant la main, au plaisir de vous
revoir, Monsieur Rett... Au prononc de mon nom, un personnage,
qui examinait les gravures accroches  la muraille, se retourna
brusquement, me dvisagea, puis me suivit dehors. Comme je restais
arrt sur le trottoir, dcid  flner, mais ne sachant trop o
diriger ma promenade, il m'aborda.

-- Vous tes Monsieur Rett? me demanda-t-il.

-- J'en ai comme une vague ide, lui rpondis-je en le toisant,
car je n'aime pas beaucoup qu'on m'interpelle de la sorte. Au
cours de ma carrire d'orateur errant, il m'arrive d'tre ainsi
harponn par des _snobs_, qui, neuf fois sur dix, n'ont rien  me
dire, sinon qu'ils m'ont entendu la veille et qu'ils dsirent me
soumettre telle ou telle objection. En gnral, ils me dbobinent
une kyrielle d'inepties. Ou ils me dcochent des compliments dont
je me soucie autant qu'un tapir d'un galoubet. Heureusement que je
possde le secret de les mettre en fuite en trois phrases.

-- Bon, me dis-je, encore un raseur! Ce que je vais le semer!

Cependant mon homme me regardait avec une insistance trange. Ce
qui fit que je l'examinai aussi. Vtu de bleu sombre, chauss de
jaune, coiff de paille blanche, il tait de petite taille, g de
quarante ans environ, tout en os et en nerfs. Dans sa face glabre,
au teint safran, ses yeux gris, paillets d'or, luisaient d'une
flamme intense.

Ce regard me frappa. L'intuition me vint que je n'avais pas 
faire  un quelconque pourchasseur de notorits et j'attendis la
suite.

-- Je vous ai crit, il y a six mois, reprit-il.

-- C'est bien possible.

-- Vous ne m'avez pas rpondu...

-- C'est fort probable.

Comme cette faon cassante de lui rpliquer semblait le
dconcerter un peu, j'ajoutai: -- Je reois pas mal de lettres et
tant fort occup, je ne rponds que quand je ne puis absolument
pas faire autrement... Mais enfin de quoi me parliez-vous?

-- Je venais de lire, dans une revue, un article o vous
dveloppiez une sorte de pangyrique de saint Franois d'Assise.
Votre conclusion tait  peu prs qu'il ne peut exister de saints
en dehors de l'glise catholique. Cette assertion par trop
premptoire me choqua. Je vous crivis donc que vous vous trompiez
grandement, que l'glise catholique n'tait qu'un premier stade de
l'volution vers la lumire intgrale, qu'au-dessus d'elle, il y
avait d'autres degrs d'initiation o pouvaient nous hausser
d'autres saints beaucoup plus admirables que les thaumaturges
canoniss par Rome...

-- Ah! ah! repris-je, vous tes un thosophe.

Puis le souvenir me revenant de sa lettre:

-- Je me rappelle. Votre lettre portait cet en-tte: _Villa Maya,
_prs d'Utrecht, Hollande. Vous m'adjuriez de venir vous trouver,
sans perdre un jour, car, disiez-vous, ayant franchi le seuil du
mystre, j'avais besoin d'tre guid par vous dans la voie
ascendante de la fidle Sagesse.

-- C'est cela mme. Et pourquoi ne m'avez-vous pas rpondu?

-- Parce que la fidle Sagesse -- en grec _Pist Sophia, _n'est-ce
pas? -- c'est le titre d'un livre gnostique et par consquent
bourr d'hrsies. Or je n'prouve pas le besoin de perdre mon
temps  fleureter avec les hrtiques. Les enseignements de
l'glise satisfont tous les besoins de mon me. J'estime qu'elle
seule dtient la vrit absolue et qu'en dehors d'elle il n'y a
qu'aberration ou mme pire. Je ne voudrais pas vous froisser, mais
telle est ma faon de penser. Duss-je passer auprs de vous pour
un esprit troit, souffrez que je m'y tienne.

Sur quoi je soulevai mon chapeau et je fis mine de m'loigner.
Mais mon interlocuteur, posant sa main sur mon bras, me retint et
me dit d'une voix presque suppliante: -- Je vous en prie, ne me
quittez pas encore. J'abandonne le projet de vous clairer, mais
je voudrais vous dmontrer comment on peut se rapprocher de la
divinit en dehors de votre glise.

-- Peut-tre, repartis-je, mais je suis sr que ce n'est point par
la thosophie...

-- Causons!... Causons!... Je vous citerai des faits.

Aprs tout, pensai-je, cet individu ne parat pas trop bte. Peut-
tre, sans le vouloir, me fournira-t-il des arguments pour
combattre toute cette vermine de pseudo-religions qui pullulent et
fermentent au pied des murs de la sainte glise. Allons-y!

L'autre attendait ma dcision avec une anxit fbrile. Son visage
s'claira quand je lui dis: -- Eh bien, marchons et, si cela vous
pique  ce point, exposez-moi votre doctrine, quoique, je le
parie, je la connaisse dj...

Il me remercia avec effusion. Tout en suivant la rue Neuve vers la
gare du Nord, il crut devoir m'expliquer qu'il tait vgtarien,
riche, vou exclusivement aux tudes d'occultisme. Puis il me dit
son nom dont je ne donnerai, bien entendu, que l'initiale qui est:
S... -- Son origine hollandaise ne l'empchait pas de parler fort
bien le franais, avec  peine d'accent.

Comme nous tions arrivs au bout de la rue, je lui dis: -- Le
plus simple serait de nous asseoir dans le jardin botanique.

Il acquiesa. -- Nous entrmes dans le jardin et nous prmes place
sur un banc  l'ombre d'un splendide catalpa, fleuri de neige et
de pourpre, et qui m'intressait, pour le moins, autant que le
thosophe.

III

En effet, ne savais-je pas d'avance ce qu'il allait m'exposer?
Malgr quelques diffrences dans le dtail de la doctrine, tous
ces prdicants de thories occultes procdent d'un mme principe:
l'exaltation de l'humanit considre comme possdant en elle-
mme, d'une faon immanente, les forces ncessaires pour se
hausser  la divinit. C'est toujours le vieil orgueil, le _non
serviam _de Lucifer qui leur donne l'impulsion.

Donc, comme je m'y attendais, S... ne manqua pas de me dvelopper
cette rhapsodie gnostique. Je l'coutais d'une faon distraite --
tant, comme on s'en doute, fort peu sduit.

Il s'en aperut et, rompant son propos, il me dit: -- Mais enfin,
il y a des faits matriels qui prouvent que nous ne nous trompons
point lorsque nous nous croyons en rapport avec des forces
surhumanises...

-- Et lesquels? demandai-je.

-- Les tables tournantes.

-- Ah! oui, la danse des trpieds... Je n'ai jamais assist 
leurs cabrioles.

-- Il prit la balle au bond: -- Je puis, s'cria-t-il, vous mener,
ds ce soir,  une runion o vous verrez, dans ce genre, des
manifestations merveilleuses.

-- Et vous croyez que cela suffira pour me convertir 
l'occultisme?... Permettez moi d'en douter.

-- Vous pouvez toujours constater les faits.

Je rflchis un moment. J'avais lu ou entendu dire bien des choses
contradictoires touchant ce rite fondamental de l'aberration
spirite. Je n'prouvais aucun penchant  vrifier ce qu'il peut y
avoir de rel dans ce qu'on rapporte des tables tournantes. Mais,
n'ayant rien de pressant  faire en ce moment, je ne vis pas
d'inconvnient  me rendre  cette runion. D'autant que je me
disais qu'il y aurait peut-tre l l'occasion d'tudier quelques
tats d'mes insolites.

-- Et bien, soit, repris-je, je vous accompagnerai.

S... marqua de la satisfaction. Il me remercia chaudement comme si
je lui rendais un grand service. Aprs avoir pris rendez-vous pour
huit heures du soir, nous nous sparmes.

En m'en allant, je notai cette rage de proslytisme qui tient les
gnostiques. Nulle part, elle ne s'exerce avec plus de persistance
qu'auprs des catholiques. On dirait que c'est pour eux une
souffrance de voir ceux qui chrissent l'glise demeurer fidles 
leur foi.

IV

Le soir, S... me conduisit dans une des rues les plus paisibles du
quartier Lopold. Il tait nerveux; chemin faisant, il ne me parla
que par phrases saccades o il tait question de mystres
sublimes et de rvlations irrsistibles. Pour moi, j'tais aussi
calme que si j'allais assister  une sance de prestidigitation.

Nous fmes devant une maison d'aspect quelconque. Une bonne
galement quelconque ouvrit  notre coup de sonnette et nous
introduisit dans un salon o une dizaine de personnes faisaient le
cercle et jacassaient  tue-tte.

Les femmes dominaient. La matresse de la maison, une forte brune
quadragnaire et qui commenait  grisonner. De la poudre
enfarinait  outrance son visage souffl. Un binocle d'homme 
monture d'or chevauchait son nez aquilin. Elle avait des yeux
bovins  fleur de tte et une petite voix flte qui manirait les
phrases.  ct d'elle, une longue bique,  profil chevalin, 
denture d'institutrice anglaise,  mains normes et rouges
tortillant un sautoir en simili garni d'amulettes. Puis une sorte
de naine, jaune de teint et ride comme une vieille pomme de
reinette. Les autres devaient tre fort insignifiantes: je ne me
les rappelle que comme de vagues silhouettes.

Trois hommes surnageaient parmi ces jupes. Un personnage
ventripotent et rougeaud dont le crne, entirement chauve,
luisait comme une boule de jardin et qui parlait d'une voix
grasse, coupe par les rlements d'un asthme chronique. Un petit
chafouin, perdu dans une redingote noire trop large; ses yeux de
lapin clignotaient entre des paupires flasques dpourvues de
cils. Il brochait des babines en mettant des aphorismes qui
semblaient sortir d'une clarinette enroue.

Enfin un Juif. Celui-l tait hideux. Certes il n'est pas dfendu
d'tre laid. Mais il y a une certaine laideur qui semble n'tre
que le _repouss_ physique de toutes les abominations morales.
C'tait le cas pour cet enfant de Sem. Sa figure, molle, verdtre,
paraissait imprgne d'huile. Ses yeux troubles, obliquant vers
les tempes, taient couleur de vert-de-gris; son nez norme,
spongieux, pat, s'appliquait sur sa face comme un panaris. Une
bouche dont les lvres violettes se gonflaient en bourrelets. La
main exsangue et tellement humide, qu'aprs l'avoir touche, on
prouvait une envie violente de se tamponner avec un mouchoir.

Et tout cela n'tait rien. C'tait l'expression de cette
physionomie qui inquitait surtout: un mlange de ruse, de
bassesse et de feinte mansutude  donner la chair de poule.

Cet Hbreu s'appelait Blumenthal, nom printanier, qui faisait un
contraste, bizarre et rpugnant  la fois, avec l'aspect de
l'individu.

Les prsentations faites, sans grand crmonial, la matresse de
la maison m'ayant flt quelques compliments sur mes confrences,
les autres m'ayant regard d'un air plutt mfiant -- ce que
j'attribuai  ma notorit de catholique, -- je priai qu'on reprt
la conversation interrompue par notre entre. Et me fourrant dans
un coin, je me prparai  prendre des notes mentales.

V

Comme je l'ai dit plus haut, tout le monde prorait  la fois: on
se serait cru dans une cage pleine de perruches. Par moments, il
est vrai, quelqu'un enflait la voix davantage et tentait d'entamer
une harangue. Mais aussitt, on lui coupait la parole et il lui
fallait se rsigner  faire simplement sa partie dans l'ensemble.

Seul, Blumenthal demeurait  peu prs silencieux. Il se caressait
le menton en promenant son regard terne sur l'assistance,
s'inclinait, sans rpondre, quand on l'interpellait et me donnait
l'impression d'un renard aux aguets.

Pour S..., il me parut un peu dconfit de ce tumulte ahurissant.
Il me guignait en dessous et semblait craindre que je ne prisse
gure au srieux les agitations de ses frres et soeurs en
occultisme.

Cependant, le tohu-bohu allait croissant. Tous les termes du
vocabulaire spirite, tout le jargon de la thosophie s'entre
choquaient dans l'atmosphre de ce salon frelat de mtaphysiques
virulentes.

Je m'ennuyais fort. Je mditais de m'esquiver sans attirer
l'attention, quand, soudain, Blumenthal prit la parole d'un ton
premptoire et dit: -- Mesdames, Mesdames, et vous Messieurs, nous
nous garons. Il faut procder avec mthode, continuer nos
expriences, joindre de nouvelles manifestations de l'esprit 
celle que nous avons dj obtenues... Ce soir surtout, ajouta-t-
il, en glissant un clin d'oeil de mon ct, il importe d'obtenir
des rsultats.

Il me fut vident que le Juif tait le matre de la runion. Car,
sitt qu'il eut parl, le hourvari s'apaisa. Tous s'inclinrent
avec dfrence. Et la matresse de la maison dit d'une voix qui se
voulait solennelle: -- Consultons l'oracle.

Sur quoi, le chafouin et le chauve se levrent, allrent prendre
dans un coin un guridon en acajou, mont sur trois pieds, et
l'apportrent au milieu du salon.

S... me dit: -- C'est maintenant que vous allez voir des choses
tonnantes...

-- Je le souhaite, rpondis-je, car jusqu' prsent je n'ai vu et
surtout entendu que des bavards d'une rare incontinence.

La matresse de la maison, la naine et le chafouin prirent place
autour du guridon et, suivant le rite classique du spiritisme, y
posrent l'extrmit des doigts, leurs auriculaires et leurs
pouces se touchant.

Les autres, enfin silencieux, faisaient le cercle autour. Je
scrutai les physionomies et je constatai qu'ils taient tous fort
mus.  coup sr, il n'y avait point, parmi eux, de mystificateurs
ni de sceptiques: ils croyaient de tout leur coeur que quelque
chose de sublime allait se manifester dans cette table.

L'Hbreu s'avana. Il s'efforait de prendre un air inspir. Mais
je dois dire qu'il y russissait fort peu: malgr tout, la
bassesse de son me transparaissait toujours sur son hideux
visage. Lui seul me fit l'effet d'un charlatan qui joue un rle.

Il traa un signe serpentin au-dessus du guridon et profra en
scandant les mots: -- Au nom du Plrme, Esprit qui nous libras
des religions infrieures, envoie-nous, comme tu l'as dj fait,
l'on Hugo, celui qui reniant le Crucifi, propagea dans le monde,
avec magnificence, la gloire d'Ennoa.

Ds que j'eus entendu ce blasphme gnostique, je fis, sans m'en
cacher le moins du monde, un large signe de croix et je prononai
mentalement la conjuration: _In nomine Patris et Fil et Spiritus
Sancti, procul recedant phantasmata._

Du reste, personne ne remarqua mon geste. Tous, bants,
frmissants d'attente, se penchaient vers le guridon, le dvorant
des yeux.

Une dizaine de minutes s'coulrent. Un silence absolu rgnait
dans le salon. Les mains des trois vocateurs se crispaient sur le
bois.

Tout  coup, la matresse de la maison dit, d'une voix touffe: -
- L'esprit vient, je le sens...

De fait, le guridon se souleva, en craquant et, d'un de ses
pieds, frappa un coup sur le parquet (On sait que d'aprs une
convention constante du spiritisme, un coup signifie: oui, deux
coups: non. Pour les autres mots, le nombre de coups correspond au
chiffre de chaque lettre de l'alphabet.)

L'assemble ondula, en soupirant d'angoisse et de dsir d'en
apprendre plus long.

-- Esprit, es-tu l? demanda Blumenthal.

Un coup: -- Oui!

-- Est-ce Hugo qui nous parle? dit la matresse de la maison.

Pas de rponse: le guridon se balance en craquant de nouveau.

Blumenthal rpte la question d'une voix imprieuse.

Enfin deux coups: -- Non!

-- Alors qui est l? s'crie la naine d'une voix suraigu.

Pas de rponse. Le guridon se balance, mais ne frappe aucun coup.

-- Qui est l? rpte, haletante et congestionne, la matresse de
la maison.

Le guridon se met  frapper un grand nombre de coups. Blumenthal
compte tout haut.

Les lettres suivantes sont successivement indiques: P -- E -- R -
- E...

-- Pre! braillent tous les assistants.

-- Pre, reprend S... qui trpigne et qui m'apparat alors tout
aussi toqu que les autres, mais quel pre?

Et la matresse de la maison, soudain larmoyante: -- C'est mon
pre, mon bon pre qui est mort l'an dernier... Ah! ce n'est pas
la premire fois qu'il me rend visite...

Mais l'assistance ne semble pas convaincue que ce soit le pre de
la dame qui se trmousse dans le guridon. L'homme chauve fait
remarquer qu'il s'agit peut-tre d'un Pre de l'glise gnostique.

-- Ce doit tre Valentin, dit-il.

Blumenthal, consult, se tient sur la rserve.

Cependant la dame s'irrite parce qu'on ne veut pas admettre son
interprtation du mot fatidique.

-- C'est papa! c'est papa! glapit-elle.

Sur quoi tout le monde se lve et recommence  babiller  la fois.
Assourdi, mal  l'aise parmi ce tintamarre, j'tais de nouveau sur
le point de gagner la porte quand un incident se produisit.

La matresse de la maison plaque ses mains sur le guridon et
s'crie: -- Eh bien, nous allons voir si j'ai raison ou non.
Sonnez la bonne, je vous prie.

Quelqu'un obit. La bonne vient.

La dame, hors d'elle, lui commande: -- Allez chercher maman et
amenez-l ici, tout de suite.

-- Mais, Madame, elle dort...

-- Cela ne fait rien. Rveillez-l!...

La bonne s'clipse et la dispute recommence.

Rentre la bonne tenant sous le bras une petite vieille qui pouvait
bien avoir quatre-vingts ans. Boutonne  la hte dans une robe de
chambre  carreaux, coiffe d'un bonnet de nuit, mis de travers et
qui laissait chapper quelques pauvres mches de cheveux blanches,
elle tait toute ahurie de ce brusque rveil. Ses yeux vagues
clignotaient et elle balbutiait des mots sans suite.

Je la pris en piti. Je trouvais rvoltant qu'on et tir de son
lit cette dplorable aeule pour la faire assister  ce carnaval
de dtraqus.

J'allais formuler -- sans douceur -- ma faon de penser quand,
soit par un mouvement spontan, soit que la dame de la maison
l'et pouss, le guridon s'chappa, glissa sur le parquet,
l'espace de deux ou trois mtres, et vint tomber sur la vieille
femme.

Celle-ci poussa un hurlement et prit une attaque de nerfs, dans
les bras de la servante qui l'emporta en grommelant: -- Sont-ils
btes!... C'est pas des choses  faire, savez-vous!...

Cependant, la dame de la maison reprenait, triomphante: -- Vous
voyez bien que c'est papa. Qu'est-ce que je vous avais dit?

La querelle, sur cette affirmation, n'en devint que plus violente.
Ce qui m'indigna particulirement, c'est que personne ne semblait
se soucier de la pauvre vieille. Je dis  S... qu'il faudrait la
soigner et qu'avoir caus une pareille frayeur  une femme de cet
ge, c'tait abominable.

Mais il ne m'coutait pas. Plus frntique encore que ses voisins,
il se dmenait, gesticulait, en vocifrant des insanits.

De ce coup, j'en avais assez. Les miasmes de dmence et de
diabolisme qui envahissaient de plus en plus le salon me
suffoquaient. J'avais besoin d'air pur. Sans prendre cong, je
sortis brusquement. D'ailleurs personne ne remarqua mon dpart:
ils taient bien trop occups  s'invectiver et  blasphmer pour
faire attention  moi...

VI

C'est l'unique sance de spiritisme  laquelle j'aie assist. Je
ne tiens pas  recommencer, car j'estime qu'il est malsain de
frquenter ces milieux d'aberration o rgne, en matre souverain,
un esprit de malice qui, certes, prend plaisir  garer toujours
davantage ces pauvres mes.

Les spirites comme les thosophes sont des rvolts contre la
Rgle unique: celle de l'glise. Enfreignant ses dfenses,
mprisant ses enseignements, empoisonns d'orgueil jusqu'au
trfonds de la conscience, ils se croient en passe de devenir des
dieux.

Hlas! ce ne sont point des dieux qu'ils deviendront!...

Une socit en dcomposition, comme la ntre, voit se multiplier
le nombre de ceux que le matrialisme coeure. Ils cherchent
perdument une issue dans le Surnaturel. Mais comme ils refusent
d'obir  la Sagesse catholique, le Surnaturel o ils se plongent
les contamine autant et plus que ne le feraient les rveries de la
science athe.

-- Nous voulons l'Idal, s'crient-ils.

Or, comme l'a dit brutalement, mais justement, Huysmans dans _En
route:_ Le spiritisme et la thosophie, ce sont les _goguenots
_de l'Idal...

CHAPITRE IV
DE PRES EN FILS

Les gens de bon sens admettent volontiers que les Bonnot, les
Garnier, les Raymond Callemin dit la Science sont les produits
obligs d'une volution qui commena par la vogue de Rousseau et
la proclamation des Droits de l'Homme, qui se continua par des
crimes politiques, puis par des crimes sans pithte, qui
s'achvera, sans doute, si un Matre suscit de Dieu n'intervient,
par un cataclysme social o sombrera la France.

Le sophisme primordial: l'homme nat bon, ce sont les institutions
mauvaises qui le pervertissent a donn ses fruits:
l'individualisme et l'irrligion. Pour les avoir savours, depuis
plus de cent ans, notre pays souffre d'une fivre infectieuse dont
les redoublements priodiques ont peu  peu empoisonn ce qu'il
restait de sain dans ses organes. Il y a bien encore des
apparences de lois, des simulacres de hirarchies. En ralit, il
n'y a plus qu'une cohue d'affols, se hassant les uns les autres,
se bousculant, se meurtrissant, se massacrant au besoin pour la
conqute immdiate des jouissances matrielles.

La bourgeoisie, soi-disant claire, qui visa le pouvoir sous la
Restauration, qui depuis s'en empara, ne veut pas s'avouer ces
choses. Elle a ni Dieu, sap l'autorit, dtruit la famille.
Censitaire, plbiscitaire, librale, radicale, elle a tour  tour
relch puis rompu les entraves prservatrices qui retenaient la
nature humaine sur la pente d'aberration o l'entrane sa
perversit originelle. Aujourd'hui elle s'tonne d'avoir engendr
les btes sauvages qui, rcemment, se retournrent contre elle
pour la dvorer: les anarchistes.

C'est  peu prs comme si les eaux croupies s'tonnaient de
produire la typhode.

D'ailleurs, il faut remarquer que, mme parmi les anarchistes,
entre les assembleurs de nues qui rvaient une socit communiste
sans Dieu ni Matre et o tout le monde serait bon, vertueux,
dsintress, altruiste parmi des auges toujours pleines de
victuailles, et les frntiques qui volent et qui tuent au nom de
la libert intgrale, la transition ne fut pas immdiate.

De Kropotkine et Reclus, d'une part,  Bonnot et Garnier, d'autre
part, il y eut Ravachol, Vaillant, mile Henry et pas mal de
rhteurs plus ou moins inconscients. Je voudrais, dans les lignes
qui suivent, donner un croquis de ces divers protagonistes de
l'Anarchie. Je n'aurai pour cela qu' me rappeler le temps o,
Dieu ne m'ayant pas encore montr la Voie unique, je partageais
leur folie.

* * * * *

Au bas de la rue Mouffetard, face  l'glise Saint-Mdard, une
haute maison,  faade enfume, crevasse, sordide. Un escalier
obscur, dont les marches prilleuses branlent sous le pied qui s'y
pose, mne  une mansarde o se rdige la _Rvolte, _journal qui
reprsente  cette poque -- 1893 -- quelque chose comme le
moniteur de l'Anarchie.

C'est l que gte Jean Grave, ancien cordonnier, form aux ides
libertaires par Kropotkine, puis promu rdacteur en chef du papier
hebdomadaire dont la priodicit fut assure, tant bien que mal,
par des cotisations venues d'un peu partout -- voire de l'Amrique
du Sud.

Dans le fond de la mansarde, sous l'angle surbaiss du toit, un
lit de fer aux couvertures en dsordre. Prs de la fentre
troite,  petits carreaux, une large table en bois blanc, pose
sur des trteaux et couverte de paperasses. Trois ou quatre
chaises de paille.  la muraille des gravures rvolutionnaires
dont l'une montre, accrochs  des potences, le prsident Carnot,
Lon XIII, le tzar et Rothschild. En monceaux poussireux, dans
les coins, les _bouillons_ du journal.

Jean Grave se tient assis contre la table et griffonne en charabia
un article o les principes de l'Anarchie sont formuls avec
rigueur et selon le pdantisme le plus cocasse.

C'est un petit homme trapu, aux paules massives, dou d'un ventre
qui se permet de bedonner. Sa tte toute ronde grisonne. Une
moustache en brosse coupe sa face dbonnaire. Ses yeux jaunes
n'offrent qu'une expression trs inoffensive sous des sourcils en
broussaille.

Car Jean Grave n'est pas mchant. Il appartient  cette catgorie
d'anarchistes qui se plaisent surtout  rver l'ge d'or
communiste dont ils voudraient gratifier l'humanit.

Ce qui ne l'empche pas de rdiger des diatribes o, gris de
sophismes slaves, il prconise les chambardements les plus
extrmes.

D'ailleurs oppos  ce que les compagnons pratiquent le vol sous
prtexte de reprise individuelle et incapable de tuer un
moustique, lui et-il piqu dix fois le nez.

C'est un contraste qu'on note assez frquemment parmi les
thoriciens de l'Anarchie: chez eux, la violence, parfois
meurtrire, de la pense s'allie  une grande douceur de moeurs.
Ils criront tranquillement: tripons tous les propritaires. Et
la minute d'aprs, ils auront la larme  l'oeil pour un marmot qui
s'est laiss choir sur le pav glissant et qui braille...

Vis--vis Jean Grave, accoud sur la table et dvorant un tome de
Haeckel, le nomm Martin, ancien sminariste, aujourd'hui orateur
dans les runions ouvrires. Il est maigre, famlique, affubl
d'une redingote en loques. Des yeux pleins de chassie, un nez
immense qui lui encombre toute la figure.

Malgr son apostasie, Martin a gard quelque chose de clrical
dans l'allure et dans les propos.

Un jour, rigeant un index solennel, il articula devant moi, cette
dclaration: -- Nous sommes les Pres de l'glise anarchiste et
nous en promulguons les dogmes...

Ce pourquoi il fut vivement rabrou par Jean Grave en ces termes:
As-tu fini de poser au Bon Dieu, espce de dfroqu!

Mais Martin n'en demeure pas moins convaincu qu'il est un Aptre,
un Docteur, presque un Prophte. Du reste, vivant, lui aussi, dans
un songe: lorsqu'il fut arrt en 1894 et englob dans le procs
des Trente, il ne parvenait pas  comprendre ce qu'on lui
reprochait.

-- Mais je n'ai rien fait, disait-il, que me veut-on?...

Il fut acquitt.

Le matin d'avril o je trouvais mes deux camarades en tte  tte
comme je viens de le dcrire, j'avais t convoqu par Jean Grave
pour faire connaissance d'lise Reclus.

J'tais assez impatient de cette entrevue. D'abord j'admirais
beaucoup Reclus pour cette oeuvre magistrale: _la gographie
universelle _o la beaut du style met en valeur une science de
premier ordre. Ensuite, le sachant libertaire, je dsirais fort
l'entendre parler sur la doctrine. Il me semblait que cette
puissante intelligence me fournirait de nouveaux motifs de
propager l'Anarchisme.

En l'attendant, notre conversation fut sans grand intrt. Je me
souviens pourtant que Grave me reprocha de donner trop de temps 
la posie. Il se croyait d'un esprit trs positif, tenait, disait-
il, les vers pour un bruit agrable mais vain et m'exhortait 
publier des brochures en prose  l'usage des proltaires.

-- Je le ferai, dis-je, mais cela ne m'empchera pas de versifier,
car,  Jean Grave, je chris la Muse.

Il haussa les paules! -- Ces potes! Tous des enfants!...

Survint un certain M..., peintre, architecte, graveur, sculpteur,
rat dans tous les genres. Parce que la ralisation ne
correspondait pas  ses vellits d'art, il tait devenu
anarchiste et il dpensait une assez jolie fortune  subventionner
les compagnons. En outre, il tait borgne, ce qui l'empchait de
voir la socit d'un bon oeil.

 ce propos, je noterai que, comme l'ont remarqu tous ceux qui
frquentrent les anarchistes, il y a parmi ceux-ci une forte
proportion de disgracis de la nature. Les uns clopinent sur des
bquilles; d'autres sont bossus ou scrofuleux; d'autres divaguent
par suite d'une cervelle atrophie.

Ce sont ces clops qui montrent le plus de virulence dans la
haine. Incapables de rsignation, ils considrent leurs tares
comme une iniquit dont l'poque leur doit compte. Dans les
runions, ils prconisent les mesures les plus violentes.

C'est un spectacle lugubre et comique  la fois que celui de ces
valtudinaires poussant  des coups de force qui demanderaient
la vigueur d'une quipe d'athltes.

M... ne manquait pas  cette rgle.  peine entr, il parla de
mixtures explosives dont il se proposait d'tudier les effets.

Je dois dire qu'il rencontrait peu d'cho dans la mansarde.

Jean Grave, perdu de chimres d'ordre spculatif, ne suit qu'
regret les apologistes de la bombe et du poignard. Martin n'aurait
pas donn une chiquenaude au propritaire le plus implacable de
Paris. Quant  moi, -- je l'ai dit mais je le rpte, -- j'avais
l'horreur du sang vers, ft-ce pour des thories dont, alors, je
n'arrivais pas  percevoir les consquences meurtrires.

L'arrive de Reclus rompit les propos sanguinaires que tenait M...
-- Le clbre gographe tait un homme de petite taille,  la
barbe blanche, aux yeux bleus, trs profonds et trs doux. Un
aimable sourire entrouvrait ses lvres sur une denture intacte
malgr l'ge.

Il eut pour chacun de nous quelques mots gracieux. Quand Grave
m'eut prsent, il me complimenta sur des articles publis
rcemment et o j'avais expos la doctrine.

Ensuite nous descendmes djeuner chez un mastroquet de la rue
Mouffetard. Vgtarien mitig, Reclus mangea des oeufs sur le plat
et quelques lgumes; il ne but que de l'eau. Mais il ne fit nulle
observation en nous voyant absorber du saucisson, du gigot
saignant et du vin au litre.

La conversation effleura d'abord des sujets quelconques. Puis
Grave, que proccupait un litige avec plusieurs compagnons, dit
soudain  Reclus: -- Il faut que je vous demande votre avis. Vous
savez que j'ai publi, dans l'avant-dernier numro de la
_Rvolte_, un article o,  propos des cambriolages de Pini, je
soutenais que, dans une socit dont le dpouillement des pauvres
par les riches constitue la raison d'tre, les Anarchistes ne
devaient pas voler, car, ce faisant, ils se conduisaient comme des
bourgeois... L-dessus, on m'a crit des choses violentes.
Certains m'ont dclar que la reprise individuelle constituait un
droit strict pour les Anarchistes et que c'tait un prjug bta
qui m'aveuglait l'esprit. D'autres m'ont fait remarquer que Pini
avait employ le produit de ses cambriolages  la propagande et 
venir en aide aux familles de ses camarades en prison... C'est
vrai: nanmoins j'ai envie de rpondre que, voulant tablir le
rgne de la justice dans le monde, nous devons viter l'injustice
qui consiste  lser autrui, mme si autrui est notre adversaire.
J'ajouterais ceci: les exploiteurs de notre tat social ignorent,
pour la plupart, que leur domination rsulte d'une iniquit
sociale et, par consquent, ils ne sont pas responsables. Je
terminerai en disant: instruisons-les, apprenons leur que les
hommes sont innocents, que les institutions seules sont mauvaises
et que quand l'humanit se sera dlivre de ces instruments
d'oppression: la religion, la proprit, le militarisme, la
famille, les lois, elle pourra dvelopper sans effort ses
instincts originairement bons dans le communisme. Dites moi si
vous m'approuvez.

Cet expos sommaire, ce dcalque des rveries de Rousseau
constituait bien en effet le programme des doctrinaires de
l'Anarchie. Aussi ne fus-je pas tonn quand Reclus rpondit: -- 
mon sens, vous avez raison... Non, continua-t-il -- en fixant M...
qui protestait  la sourdine, -- l'Anarchiste ne doit ni tuer ni
voler. Prcurseurs d'une re o les hommes comprendront que pour
tre heureux il leur importe d'viter la violence, les Anarchistes
ne rempliront leur mission que s'ils donnent l'exemple des vertus
qui rgiront -- sans foi ni loi -- la socit future. Que
recherchons-nous? L'quilibre entre les instincts gostes et les
instincts altruistes. Or nous devons, ds  prsent, nous efforcer
de l'tablir en nous et par consquent viter ce qui le romprait -
-  savoir, le dommage caus  autrui.

Grave marqua de la satisfaction. Moi aussi, car les meurtres et
les vols auxquels maints libertaires donnaient un sens de juste
revendication m'taient des cauchemars qui troublaient mon beau
rve d'ge d'or dans le paradis terrestre de l'Anarchie.

Martin extatique murmura: -- Aimons-nous les uns les autres!...

Pour M..., admirateur forc de Ravachol et de Vaillant, il aurait
volontiers protest. Mais la dfrence que lui inspirait, malgr
tout, Reclus le retint.

Il n'y eut plus d'chang que des phrases insignifiantes. Puis
l'on se spara. Depuis je n'ai revu lise Reclus qu'une seule
fois, pendant quelques minutes  Bourg-la-Reine o il habitait. Il
m'avait pri de venir pour me charger d'une commission charitable
qui n'avait rien  voir avec l'Anarchie...

J'ai tenu  rapporter intgralement cette conversation. Elle
marque, je crois, un certain cart entre la gnration des Reclus
et des Kropotkine et celle des Carrouy, des Callemin et des
Bonnot. Comment expliquer que les conceptions idylliques et
humanitaires des premiers aient motiv les horreurs o se
complurent les seconds?

C'est ce que je vais essayer de montrer, en examinant d'abord,
pour cela la gnration intermdiaire.

* * * * *

Il n'est pas d'anarchiste qui ne se peigne fortement, au-dedans de
soi, la socit future telle qu'il l'imagine. Il la voit toute
belle, toute pastorale, toute paisible dans une lumire douce qui
pntre jusqu'aux derniers replis de son me. Il s'hallucine  la
considrer; durant qu'il la possde par le rve, il oublie la
ralit prsente.

Or ds qu'il revient  lui, cette ralit l'assaille avec d'autant
plus de violence qu'il en avait perdu tout  fait la notion. Il
voit les hommes tels qu'ils sont le plus souvent: durs, perfides,
gostes, presque toujours occups  se nuire les uns aux autres.
Il voit la souffrance tenailler l'univers. Comme il ne croit pas,
il ne peut admettre que cette loi de la douleur soit inluctable
et voulue de Dieu pour notre rachat. Le contraste entre le songe
enchant o il se plongeait et cette guerre incessante, cette
lutte de tous les instants que constitue la vie vraie lui devient
trop douloureux, -- si poignant que son esprit s'gare et que son
attendrissement se tourne en fureur.

Ajoutez l'immense orgueil qui possde tous les anarchistes. Imbus,
pour la plupart, encore aujourd'hui, des thories surannes de
l'volution et du dterminisme, ils se considrent comme les
reprsentants les plus avancs, les plus complets de l'humanit en
marche vers son perfectionnement.

Il se fait dans leur tte un trange amalgame o les hypothses de
Darwin et les assertions frauduleuses de Haeckel se marient aux
sophismes hgliens de Bakounine et aux aphorismes de _la Morale
sans obligation ni sanction_ de Guyau. Ces thories deviennent
pour eux une sorte de _Credo_. Comme beaucoup sont des
autodidactes qui se bourrrent de lectures abstraites, sans
mthode, sans prparation ni direction, on imagine  quel point
leur intelligence se fausse. Persuads alors qu'ils dtiennent la
vrit absolue, imbus de science matrialiste jusqu' la folie,
ils en arrivent donc  se concevoir comme des tres suprieurs
ayant pour mission non de rformer mais de dtruire. Et ils
s'acharnent  saper les barrires que la socit multiplia, par
instinct de conservation et pour se garder de ses propres carts.
Ils les considrent comme des obstacles  ce qu'ils nomment
l'expansion intgrale de l'individu; ils prouvent une volupt
intense  se croire des types d'humanit affranchie des prjugs
qui entravent la marche du ftiche progrs.

L'un d'eux me disait: -- Nos ides tant les plus rcentes
produites par l'volution sont, par consquent, les plus justes.
C'est pourquoi elles doivent triompher.

Qu'il est reprsentatif aussi de l'tat d'me anarchiste, ce
Raymond Callemin dit la Science qui, entre deux meurtres ou deux
cambriolages, ne cessait de ressasser d'un ton imprieux et comme
des axiomes irrfutables, les racontars htifs qu'il avait puiss
dans les manuels de vulgarisation dont il faisait sa pture
quotidienne!

La raison de l'nergie stupfiante que dploient la plupart des
criminels anarchistes rside l: chimriques, ils gardent la
vision permanente de l'idylle communiste qu'ils tiennent pour
l'aboutissement paradisiaque de l'volution humaine. Comme la
ralit ne correspond pas  ce rve, ils tentent de la supprimer
dans la mesure de leurs moyens. Enfin l'orgueil, qui rgit toutes
leurs penses et tous leurs actes, leur persuade qu'ils sont les
hros prcurseurs de la flicit future.

Reclus, Kropotkine, hommes d'tude et de rflexion, demeurrent
des thoriciens. On a vu que le premier rprouvait la violence.
S'il tait imbu de l'illusion du progrs, il n'attendait que de la
persuasion le triomphe des ides. Je ne serais pas loin d'admettre
qu' part soi, il prouvait une certaine pouvante  constater la
faon dont certains de ses disciples les mettaient en oeuvre, s'en
rclamaient pour jeter des bombes et donner des coups de poignard.

Ceci dmontre le danger de la doctrine anarchiste:  peine
formule par des savants authentiques puis rpandue par des
publications comme la _Rvolte, le Libertaire, les Temps nouveaux
_et une multitude de brochures  un sou, elle se manifesta par des
atrocits.

Sois mon frre ou je te tue, cette raillerie acre que Rivarol
dcocha aux philanthropes  la Rousseau qui firent la Terreur,
devint la devise de l'Anarchie.

Ainsi naquirent les Vaillant, les mile Henry, les Caserio.

Toutefois il y a entre ces assassins et les bandits comme Bonnot
et Garnier une diffrence capitale. Les premiers demeuraient de
sombres idalistes qui, tenant leurs attentats pour des leons de
chose donnes aux proltaires, afin de les orienter vers la
rvolution sociale, n'eurent jamais la pense d'en tirer un profit
personnel.

Pleins d'un dsintressement farouche, ils croyaient travailler
pour l'avenir -- et rien de plus.

Les seconds, il semble bien qu'ils turent et volrent pour
s'assurer des jouissances immdiates.

En rsum, les thoriciens disaient: -- l'humanit pourrait tre
heureuse par l'Anarchie. Leurs disciples immdiats tirrent cette
dduction: -- l'humanit future sera heureuse par l'Anarchie et
nous travaillerons  son bonheur en frappant la socit actuelle.
Les Garnier et Bonnot conclurent: -- Oui, frappons la socit mais
pour nous rendre d'abord heureux nous-mmes en nous appliquant le
butin que nous ferons sur elle.

En une trentaine d'annes, on alla des utopistes aux bandits.

Ah! cette recherche enrage d'un bonheur qui, mme partiellement
ralis, ne peut tre que transitoire, c'est elle qui cause la
plus grande partie des garements o la pauvre me humaine
tourbillonne, semblable  une feuille de novembre fouaille par la
bise!...

Ici-bas, disait Balzac, il n'y a de complet que le malheur. Mais
les hommes ne veulent pas admettre cette vrit. Les plus aberrs
d'entre eux poursuivent frocement ce bonheur qui les fuit. Niant
Dieu, ils en viennent  verser le sang; et alors qu'ils croyaient
propager la vie, ils instaurent le culte de la mort...

* * * * *

Parmi ces mes tragiques, l'une des plus tranges fut celle
d'mile Henry. J'ai jadis rencontr, une fois ou deux, cet
adolescent funbre aux bureaux du journal _l'En-Dehors_ qui eut
son heure de vogue dans les milieux libertaires.

Le directeur tait un certain Charles G..., qui avait pris le
bizarre pseudonyme de Zo d'Axa. N d'une famille de bourgeoisie
aise que ses incartades consternaient, ce n'tait,  proprement
parler, ni un thoricien ni mme un rvolutionnaire de conviction,
mais un fantaisiste qui prouvait  souffler la rvolte le mme
plaisir qu'un gamin des rues ressent  tirer des sonnettes et 
casser des rverbres. Trs lettr, dou d'un style mordant, il
publiait des articles brefs o les gens du pouvoir et la
magistrature recevaient force nasardes, chiquenaudes et
croquignoles. Il tenait les bnficiaires du rgime pour des
pantins inesthtiques qu'un homme de got ne pouvait prendre au
srieux. Les larder de prestes pigrammes lui semblait un devoir
strict auquel il s'en fut voulu de se drober.

Avec cela portant beau, juponnier, promenant dans Paris son
insolence  l'gard des mufles comme un panache et tirant l'pe
pour un oui ou pour un non. -- Il est peut-tre all trente fois
sur le terrain.

Clemenceau, qui garde un penchant plus ou moins avou pour tous
les tres de dsordre, le surnomma, dans un article logieux, le
mousquetaire de l'anarchie. L'appellation tait assez exacte.

Les manifestations anarchistes lui parurent d'excellentes
plaisanteries parce qu'elles semaient l'pouvante chez les
propritaires et les rentiers. Sa prdilection se portait
particulirement sur les bombes jetes par Ravachol. Aussi quand
le bandit fut arrt par les soins du garon de caf Lhrot, Zo
d'Axa s'acharna sur les magistrats chargs de requrir contre lui:
M. Cruppi et M. Quesnay de Beaurepaire furent spcialement
bafous.

Comme il fallait s'y attendre, les condamnations plurent sur le
pamphltaire. Or il ne souciait pas du tout d'aller en prison.

Dpistant la police, lance  ses trousses, il gagne Londres. Mais
comme il ne parle pas l'anglais, il s'y ennuie. Et il s'y ennuie
d'autant plus que les compagnons rfugis l-bas l'assomment par
leurs querelles intestines, leur pdantisme et leur manque
d'humour.

Il s'embarque pour la Hollande.  Rotterdam il trouve un chaland
qui se prparait  remonter le Rhin jusqu' Spire. Il persuade aux
mariniers de le prendre avec eux. Et pendant une quinzaine de
jours, il gote le plaisir d'admirer de beaux paysages,
nonchalamment tendu sur une bche.

De Spire, il gagne  pied la Fort Noire puis la Suisse qu'il
traverse en largeur. Il franchit les Alpes et arrive  Milan o il
se propose de sjourner quelques semaines. Mais la police
italienne se renseigne sur son compte et, trs ombrageuse quant
aux anarchistes, l'arrte. Il est question de le livrer aux
autorits franaises. Mais il proteste, se dmne, parvient 
tablir sa qualit de condamn politique. C'est bien: il ne sera
pas rendu  la France mais, comme on le juge indsirable, expuls
sur l'heure. On lui met les menottes et deux carabiniers le
conduisent  la frontire autrichienne.

De l, il file sur Trieste. Flnant au quai du port, il avise un
paquebot en partance pour le Pire.

Tiens, se dit-il, si j'allais en Grce!

Aussitt fait que projet. Il loue une cabine et se rjouit  la
pense de se rciter du Sophocle sur les lieux mme o le pote
conut ses drames.

Une tempte formidable assaille le navire  la sortie de
l'Adriatique. Le vaisseau, cependant, tint bon et Zo d'Axa en est
quitte pour un ample mal de mer.

Au dbarqu, il s'aperoit qu'il ne lui reste presque plus
d'argent. Il crit une lettre pathtique  sa famille, supplie
qu'on lui adresse quelques fonds poste restante, et, en attendant
la rponse, gagne Athnes d'un pied lger.

L, comme il veut mnager ses derniers sous, et que la temprature
est douce, il escalade l'Acropole et s'installe, pour passer les
nuits, dans les ruines du Parthnon. Il se nourrit de pain, de
figues et de pastques arross d'eau claire et de quelque raki. Il
se lie avec des officiers hellnes que sa verve merveille et
ahurit tour  tour.

L'argent arrive. Comme l'Attique n'a plus d'attraits pour Zo
d'Axa, il prend le bateau pour Constantinople. Dans cette ville
disparate il badaude au hasard, allant  et l o le vent le
pousse. Un jour il se faufile, sans savoir, dans des
fortifications dont l'entre est interdite au public. Un
factionnaire lui enjoint de rtrograder. Il ne comprend pas
l'injonction et poursuit sa promenade. Sur quoi, cri d'alarme,
coup de fusil, vingt soldats, jaillis d'un poste voisin,  sa
poursuite. Il se sauve perdument et parvient  se drober. Mais
craignant les suites, et sachant la police hamidienne peu tendre
aux rvolutionnaires, il gagne, de nuit, la Corne d'Or et fait
marcher un caboteur italien qui, de Smyrne  Rhodes, de Rhodes 
Beyrouth, le mne  Jaffa o il reprend terre.

Or les Ottomans avaient dcouvert son exode et, s'tant renseigns
 Paris, invitrent le consul de France  l'arrter, en vertu des
Capitulations, ds qu'il dbarquerait.

C'est ce qui arrive.  peine sur le quai de Jaffa, il est empoign
par les _chaouchs _du consulat, interrog sommairement par le
consul puis enferm dans une chambre, au rez-de-chausse, qui ne
contient qu'un lit de fer sans sommier ni matelas. Une lucarne
exigu l'claire.

La nuit vient. Zo d'Axa ne rve que d'vasion. Il se hisse jusqu'
la lucarne, dans l'intention de se faufiler dehors. Hlas, elle
est trop troite pour qu'il passe. Alors il redescend, dmantibule
le lit et, s'armant d'une tringle qui formait l'un des montants,
il travaille  largir l'ouverture. La besogne est malaise car il
lui faut s'efforcer de faire le moins de bruit possible pour ne
pas donner l'alarme  ses gardiens. Enfin, au petit jour, le trou
est perc. Le prisonnier saute dehors et s'enfuit sur la route de
Jrusalem.

Mais il a t aperu. Les _chaouchs_ se mettent, en hurlant,  sa
poursuite. Comme il a quelque avance, il espre les dpister.
Avisant une sorte de bazar sur le bord de la route, il s'y
prcipite et supplie le propritaire de le cacher. Celui-ci -- un
Juif clignotant et crasseux -- l'examine un bon moment puis lui
demande: -- Vous avoir de l'argent?

Zo d'Axa n'en a point. Au moment de son arrestation, on lui a
enlev tout ce qu'il portait sur lui.

Sur sa rponse ngative, l'Isralite le pousse dehors. Les
_chaouchs_ surviennent, empoignent l'vad, le garrottent et le
reconduisent, en triomphe, au consulat. Il y attend neuf jours
l'arrive du bateau qui doit le ramener en France.

Le paquebot en rade, il est transport  bord et enchan sur le
pont. Au bout de quarante-huit heures, le capitaine, qui l'a
interrog et que ses dires spirituels et goguenards sduisent, ne
le jugeant gure dangereux, lui fait donner sa parole de ne pas
tenter d'vasion aux escales et lui enlve ses chanes.

Au dbarcadre,  Marseille, deux agents de la sret attendent Zo
d'Axa, lui repassent les menottes et le conduisent  Paris. Il est
enferm  Sainte-Plagie o il liquide les mois de prison auxquels
il fut condamn.

Aprs sa sortie, l'existence lui devint difficile. Une tentative
pour recommencer l_'En-Dehors_ ne russit pas. Il vgtait, quand
 l'poque de l'insurrection des Boxers, il parvint  se faire
envoyer en Chine pour le compte d'un journal illustr.

Depuis, on n'eut aucune nouvelle de lui. Est-il mort? Est-il
devenu l'oracle de quelque tribu mongole qu'il convertit 
l'anarchie? Il y a l un mystre qui n'a jamais t clairci...

On trouve chez les anarchistes pas mal de ces aventuriers sans
grande conviction et qui travaillent  la rvolution sociale
simplement parce que le rgime les agace et parce que, d'me
inquite et vagabonde, ils sont incapables de s'enraciner ou de
s'encadrer.

Zo d'Axa reprsente  merveille ces rfractaires par temprament.
C'est pourquoi j'ai cru intressant de donner un croquis de son
odysse.

* * * * *

Il venait beaucoup de monde  l'_En-Dehors:_ c'tait une sorte de
tour de Babel o des nihilistes russes se coudoyaient avec des
sans-travail, des fruits secs de l'Universit, des syndicalistes,
o maints snobs de la bourgeoisie riche fraternisaient avec maints
potes frus de symbolisme.

Comme le journal avait une relle tenue littraire, des crivains,
qui depuis ne se montrrent nullement subversifs, y collaboraient.
Je me souviens, entre autres, d'un article antimilitariste sign
d'un acadmicien rcent qui ne serait peut-tre pas enchant si
l'on republiait ce pch de jeunesse.

mile Henry frquentait donc, ainsi que beaucoup d'autres, l'
l_'En-Dehors_. Je crois mme que, comme il tait la plupart du
temps sans domicile, Zo d'Axa le laissait coucher sur des tas de
journaux.

L'assassin tait de petite taille; il avait les paules troites,
les membres frles; la peau lui collait sur les os. Sa figure
longue, au teint bilieux, se trouait de deux prunelles ardentes et
sombres qui, sous des sourcils froncs, exprimaient une mlancolie
farouche. Une barbe rare et mal plante lui frisottait aux joues.

Il se tenait, d'habitude, assis dans un coin, sans jamais prendre
part  la conversation. Tandis que fusaient, autour de lui, les
paradoxes, les tirades ampoules, les propositions saugrenues, il
se tenait immobile, les bras croiss, promenant de l'un  l'autre
des regards vindicatifs. Je ne lui ai vu manifester quelque
sentiment que lorsque tel des interlocuteurs rprouvait la
propagande par le fait (_On sait que cet euphmisme anarchiste
signifie l'assassinat. De mme, le vol, c'est la reprise
individuelle)._

Alors il haussait violemment les paules, ses yeux flambaient et
il marmottait entre ses dents: -- Imbcile, couard, graine de
bourgeois!...

Si on lui adressait la parole, il rpondait par monosyllabes,
semblait gn, rompait tout de suite le propos en s'esquivant.

Sa destine fut particulirement malchanceuse. Il tait le fils de
Fortun Henry, membre du Comit central, colonel de fdrs sous
la Commune, fusill, je crois, dans la cour de la caserne Lobau,
lorsque les troupes du marchal de Mac Mahon reprirent Paris.

L'ide de venger son pre le domina ds son enfance, quoique sa
mre, personne fort douce et peu rvolutionnaire, essayt pour
l'apaiser.  l'instigation de cette brave femme, qui employait ses
dernires ressources  lui faire faire des tudes compltes, il
prpara, cependant, l'examen de Polytechnique. Fort intelligent,
trs laborieux, il avait bien des chances d'tre admis.

Or il choua faute de quelques points.  la maison, c'tait la
misre. Il s'aigrit, se rvolta, refusa les emplois proposs par
des amis de son pre qui s'intressaient  lui et se jeta
furieusement dans l'Anarchie.

Comment vcut-il pendant plusieurs annes? On n'en sait trop rien.
Il fut l'une de ces mille paves que l'ocan parisien ballotte et
qui presque toujours finissent par mourir d'puisement dans un
hpital ou  l'infirmerie d'une prison.

C'tait un concentr, une de ces mes taciturnes que leur
rpugnance  s'pancher voue, presque fatalement,  l'ide fixe.

Et l'ide fixe chez lui fut de punir la socit qui l'avait ls,
pensait-il, en supprimant son pre puis en lui refusant la place
dont son orgueil le jugeait digne. Pour la chtier, il dcida de
frapper les premiers venus, car, a-t-il dit devant les Assises,
_il n'y a pas d'innocents:_ ce sont tous ces rsigns, tous ces
endormis formant le plus grand nombre qui perptuent le rgne de
l'injustice.

On sait comment il ralisa son pouvantable rve. D'abord, il
tenta de pntrer, muni d'une bombe, un soir d'abonnement, dans la
salle de l'Opra. Comme il tait en guenilles, on lui refusa
l'entre. Alors il gagna le caf de l'Htel Terminus, s'assit
devant un bock, et tandis que les consommateurs fort nombreux
coutaient l'orchestre, il lana l'engin au milieu de la salle.
Des hommes, des femmes, des enfants furent tus ou grivement
blesss.

Comme presque tous les assassins nourris de la doctrine
anarchiste, mile Henry tait un solitaire. Il n'avait confi son
odieux projet  personne. Le feu de haine qui le dvorait ne se
manifesta au dehors que par quelques phrases sanguinaires. Mais
les bavards et les scribes purils de l' l_'En-Dehors_, le tenant
pour un timide, ne l'auraient jamais cru capable d'un acte de
violence. Aussi furent-ils stupfaits en apprenant l'attentat du
Terminus.

C'est ce silence, mme  l'gard des compagnons, qui caractrise
galement l'assassin du prsident Carnot: Caserio. On sait qu'
Cette, o il fut garon boulanger, les groupes libertaires ne le
connaissaient pas. Il vivait  l'cart, mur dans son rve
homicide, s'empoisonnant le cerveau des livres et des brochures o
les thoriciens de l'Anarchie divaguent avec prodigalit (_La
lecture de Victor Hugo fut aussi pour quelque chose dans la gense
de son crime. On sait qu'il se plaisait surtout aux _Chtiments_
et qu'il avait appris par coeur le pome o le grand matre du
romantisme pousse  l'assassinat de Napolon III. Le vers: _Tu
peux tuer cet homme avec tranquillit_ fut particulirement got
de Caserio)._

En ce temps-l, il n'y eut jamais complot entre les Anarchistes
pour prparer des attentats. C'est ce que prouva, d'une faon
irrfutable, le fiasco du procs des Trente. Les libertaires
n'taient pas sans savoir que la police entretenait parmi eux un
certain nombre de mouchards et d'agents provocateurs. C'est
pourquoi ils vitaient toute entente pour une action commune, de
crainte de trahison.

Il n'y eut,  ma connaissance, qu'une exception  cette rserve.
Je ne dirai pas laquelle...

Mais le pril social n'est-il pas pire quand on songe que des
mes, plonges dans les tnbres de l'orgueil et satures de
rveries meurtrires, se tiennent  l'cart, en aiguisant leur
couteau, en chargeant leur bombe, jusqu' la minute o l'esprit de
destruction qui les tourmente, les jette  travers le monde pour
semer le deuil et la dsolation?

* * * * *

Il y a pourtant une diffrence capitale entre ces possds qui
croyaient, par leurs actes, avancer le triomphe de l'Anarchie et
les sclrats du genre Bonnot. Ces derniers, malgr quelques
dclarations rvolutionnaires, apparaissent surtout comme des
jouisseurs enclins  se procurer, par le meurtre et le vol, les
moyens de godailler. La doctrine anarchiste ne leur fut, semble-t-
il, qu'un prtexte pour justifier la satisfaction de leurs
apptits. Rompant tout lien moral, elle leur enseigna surtout que
leurs instincts tant bons, ils pouvaient leur obir sans
scrupule.

Bonnot, pourvu de rentes, et peut-tre t un bourgeois comme il
y en a tant: engraiss par l'usure ou les fraudes commerciales,
sournoisement hostile  l'glise, dur aux pauvres et submerg
d'gosme glacial jusque par-dessus la tte.

En rsum, l'on peut dire que l'Anarchie constitue la
manifestation la plus vidente d'un mal qui contamine la socit
tout entire. Du jour o sous l'influence du fou genevois
Rousseau, la Rvolution dcrta que les hommes naissaient libres,
taient gaux en droits et bons par nature, le dsordre rgna en
France puis dans tout l'univers. L'individualisme fit de nous un
peuple en poussire, un troupeau d'agits qui cherchrent en vain
 donner une forme stable aux pseudo institutions qu'ils pensaient
tirer de ces prmisses insenses. Le matrialisme, prconis par
les cent bouches d'une science qui se croit infaillible, acheva
d'garer les mes.

Dieu voudra-t-il nous tirer du marcage o nous nous enlisons de
plus en plus?

Peut-tre. -- Mais si nous sommes ramens au pied de la Croix
salutaire, ce sera par des catastrophes et des souffrances au
regard desquelles tous les maux que nous avons subis par notre
faute, depuis plus d'un sicle, n'auront t, suivant le mot de
Montaigne, que _verdures_ et _pastourelles_.

CHAPITRE V
UNE SUPERSTITION

Une superstition! il semble bien que ce soit le terme convenable
pour dsigner cette croyance, chre  tant de dmocrates, qu'en
encombrant les cervelles d'une foule de notions historiques,
scientifiques et littraires, on amliore l'humanit. Comme je
l'ai rappel, c'tait l une des marottes de Victor Hugo. C'est
galement celle qu'agitent le plus volontiers nombre
d'universitaires  qui l'habitude de vivre dans l'abstraction fit
perdre le sens du rel.

Aprs la guerre de 1870, des gens nous disaient avec un grand
srieux: C'est le matre d'cole allemand qui a prpar les
victoires de nos ennemis; imitons les, rpandons  flots
l'instruction et nous reprendrons l'Alsace-Lorraine.

Un demi-sicle a pass; on a tabli l'instruction obligatoire; les
intelligences proltaires et paysannes ont t tritures par de
zls pdagogues. Rsultat: non seulement nous n'avons pas
reconquis les provinces perdues, mais la diffusion des lumires
n'a point modifi la mentalit du grand nombre. Chez beaucoup,
rien de persista de l'instruction reue  l'cole. Pour preuve,
l'examen que l'on impose aux recrues  leur entre dans les
rgiments. On a publi plusieurs de ces interrogatoires et l'on
sait quelles rponses extraordinaires y furent faites. Neuf sur
dix ignorent les faits les plus importants de l'histoire
contemporaine. Quant  la gographie, quant  la morale, mme
quant  l'orthographe, -- nant. Les enseignements des livres et
des matres avaient travers ces ttes comme l'eau traverse les
mailles d'un crible en n'y laissant qu'un rsidu de vocables
dnus de sens.

Quelques uns ont retenu un peu davantage. Mais comme on leur
inculqua que jusqu' la fin du dix-huitime sicle, la France
ttonnait dans les tnbres et gmissait, affreusement misrable,
sous l'oppression des rois et du clerg, comme on leur affirma que
la Rvolution les avaient mancips, ils en ont conclu qu'tant
des hommes libres, ils ne devaient tolrer aucun joug; et ils ont
couru au socialisme rvolutionnaire comme le fer court  l'aimant.

N'y a-t-il point l une dmonstration vidente de cette
banqueroute de la science qui, parce qu'il la constatait, manqua
de faire lapider Brunetire par la postrit des Jacobins?

* * * * *

Il y a quelques temps, je pensais  ces choses et je ne pouvais
m'empcher de sourire en me remmorant une chanson de caf concert
en vogue vers 1875 et qui avait pour refrain ce distique:

_Un peuple est fort quand il sait lire,_
_Quand il sait lire, un peuple est grand!..._

Eh bien, me dis-je, maintenant le peuple franais sait lire -- ou
 peu prs. Est-il devenu plus fort? Non, car il se trane, comme
un faible btail, sous la houlette suspecte des parlementaires qui
le dupent.

Est-il devenu grand? Non, car une nation n'est point grande quand
elle abandonne l'ambition de s'affirmer la premire de toutes,
sous prtexte d'humanitairerie. Ce qui semble bien tre notre cas.

Sur ces entrefaites, je dcouvris, dans une bote de bouquiniste,
la brochure d'un petit drame de M. Eugne Manuel intitul: _Les
Ouvriers._

Ah! je vous certifie que ces vers n'avaient rien de commun avec
les peintures brutales du naturalisme. Les ouvriers, dont ils
narrent les faits et gestes, sont des tres vertueux et
sentimentaux; et les discours prolixes o ils se dpensent sont
amnes et pleins d'atticisme; leurs actes difieraient les
moralistes les plus ombrageux. C'est doux, c'est idyllique, cela
fait penser  des chromos enlumins de rose et de bleu d'aprs
Florian. -- Seulement je crois que les gars de Charonne et de la
Villette ne s'y reconnatraient gure.

Et savez-vous pourquoi les ouvriers, tels que les imagina
M. Manuel, sont si bons et si touchants? C'est parce qu'ils savent
lire. La conclusion du drame parat tre, en effet, celle-ci:
prenez une brute, un fainant, un saboteur, un partisan de _la
chaussette  clous_ et de _la machine  bosseler_, apprenez-lui
l'alphabet: aussitt, il deviendra le modle de toutes les
perfections.

Au surplus, voyons le sujet du drame. Marcel, ouvrier graveur,
intellectuel et tout dbordant de sentiments gnreux, interrog
par son patron, explique comment il acquit tant de mrites. Et
voici la faon dont il s'exprime:

_Je dessine chez moi, je vais dans les muses,_
_Je suis les cours publics; il s'en fait  foison!_
_J'apprends tant bien que mal  forger ma raison._

_ quoi sert d'habiter une pareille ville_
_Si c'est pour y moisir comme une me servile?_
_Ma mre en nos longs soirs d'entretiens srieux,_
_Des choses de l'esprit m'a rendu curieux._

_Puis on veut tre utile, tant clibataire:_
_J'ai des Socits dont je suis secrtaire..._

Ainsi ce cher garon -- qui sait lire -- form par une mre -- qui
savait lire -- estime que pour un clibataire l'idal c'est le
secrtariat de plusieurs socits. Quelles socits? On ne nous le
dit pas. Mais tant donn le ton gnral de l'oeuvre, ce doivent
tre des groupes d'enseignement mutuel.  moins qu'il ne s'agisse
de quelqu'une de ces Universits populaires o d'effarants
utopistes s'efforaient jadis d'duquer le peuple par le culte de
la Beaut. Pour obtenir ce rsultat, ils donnaient, rue Mouffetard
ou avenue de Saint-Ouen, des confrences sur l'esthtique de Vinci
et sur la prosodie de Baudelaire. On devine combien les
cordonniers, les mcaniciens, les maons qui assistaient  ces
runions devaient tre intresss et quels progrs gigantesques
ils firent dans le chemin de la vertu!

Il y a encore autre chose dans la dernire phrase de cette tirade.
 la manire dont elle est construite, on dirait que M. Manuel
estime qu'il faut rserver les secrtariats de socits  des
clibataires -- et sans doute la prsidence  des hommes maris. 
moins que le pote -- cela semble ressortir aussi de l'inversion -
- n'ait voulu signifier que, seuls, les clibataires sont utiles 
leurs frres d'humanit. L'assertion serait bizarre pour ne pas
dire plus.

Poursuivons. L'interlocuteur de Marcel, tout ahuri de ces
dclarations premptoires, lui demande comment il en est venu l.

Et le graveur lui rpond lyriquement:

_... j'ai lu!_
_Les mauvais et les bons, tous les livres! Le pire_
_Est encore un esprit qui parle et qui respire._
_La vrit d'ailleurs possde un tel pouvoir_
_Que pour la reconnatre il suffit de la voir! ..._

Pas possible! Ainsi les mauvais livres peuvent faire autant de
bien que les bons? Quant  cette affirmation du pouvoir souverain
de la vrit, elle dconcerte car un exprience archi-sculaire
nous prouve que les hommes se laissent beaucoup plus souvent
sduire par le mensonge et l'illusion que par le vrai, celui-ci
ft-il aveuglant de clart. Nanmoins il faudrait admettre avec
M. Manuel: 1 qu'il est aussi sain de lire des pornographies
crites en mauvais franais que des traits de morale rdigs en
un style attrayant; 2 que la vrit -- laquelle? religieuse?
sociale? scientifique? il ne le dit pas -- s'impose  tous, sans
effort, ds qu'elle se rvle.

Je crains que M. Manuel ne soit un de ces optimistes _quand mme_
qui, persuads, eux aussi, que l'homme nat bon, s'aveuglent, de
parti pris, pour ne pas voir les dfauts et les vices de notre
pauvre nature...

Le nomm Marcel continue:

_Aux livres je dois tout; j'en ai l, sur ma planche,_
_Qui me font sans ennui passer tout mon dimanche!_
_Avec eux j'ai senti mon me s'assainir;_
_Ils m'ont donn la foi que j'ai dans l'avenir;_

_Ma mre me l'a dit: l'ignorance est brutale,_
_Elle imprime au visage une marque fatale!_
_Au mal comme au carcan l'ignorant est riv;_
_Mais quiconque sait lire est un homme sauv._

On voudrait bien connatre le catalogue de cette bibliothque qui
produit tant de merveilles. M. Manuel ne nous le donne pas: c'est
une lacune.

Ensuite cette mre ne porte-t-elle pas un jugement prcipit en
inculquant  son fils que l'ignorance marque d'un sceau farouche
le visage des illettrs?

J'ai connu nagure un vieux cultivateur qui ne savait ni A ni B.
Ce n'en tait pas moins un fort brave homme, incapable de nuire au
prochain et ne portant nul signe nfaste sur le front.

Quand  l'assertion qu'un homme qui sait lire est sauv, elle est,
pour le moins... audacieuse.

Citant ces vers, M. Jules Lematre crit avec raison: Il m'est
tout  fait impossible de souscrire  des maximes aussi
imprudemment confiantes... Les livres nous apprennent toutes les
faons dont l'univers s'est reflt dans l'esprit des hommes; mais
ils ne nous apportent la solution de rien. S'il s'agit de morale
(et c'est, en effet, ici et ailleurs, la grande proccupation de
M. Manuel), il me parat inutile, sinon dangereux, de connatre
les innombrables et contradictoires explications que d'autres
hommes ont donnes du monde et de la vie humaine. J'ai beaucoup
vcu avec les simples et les ignorants. Et certes quelques uns
n'taient que des brutes, quelquefois mchantes. Mais ceux qui
taient bons l'taient divinement. Et ils taient ainsi en vertu
d'une conception de l'univers extrmement rudimentaire mais ferme
et assure, et que tout autre livre que le catchisme et
l'vangile n'aurait pu qu'obscurcir et altrer. Car les livres ne
sont pas la vrit. Ils sont la recherche, ils sont la critique.
Ce qu'ils semblent parfois nous apporter de bont, nous l'avions
en nous. J'ai constat par des expriences rptes que les
paysans munis de certificats d'tudes ne valaient pas leurs pres
illettrs, pour parler comme les statistiques... Un ouvrier
comme Marcel, qui va au hasard, qui ne comprend pas tout et qui
n'a pas le temps de faire le tour des livres, j'ai grand'peur que
pour peu qu'il sorte de Jules Verne et du _Magasin pittoresque,
_l'abus de la lecture ne lui soit un danger. Car que la vrit
possde un tel pouvoir qu'il suffise de la voir pour la
reconnatre, rien n'est moins sr, hlas! Je sais trop bien ce que
Marcel doit lire de prfrence. Et si encore il n'y avait que les
livres. Mais il y a les journaux. Je connais les votes de Marcel,
ouvrier de Paris, et je vois qu'ils sont absurdes, bien qu'ils
partent peut-tre d'un sentiment gnreux. Ce que Marcel a puis
dans ses livres, c'est d'abord l'horreur des traditions et des
disciplines hrites. Puis ce sont des ides gnrales que leur
simplicit thorique lui fait croire aisment ralisables. C'est
l'oubli de l'infinie complexit des choses et des dures et
inluctables conditions o se dveloppe la vie sociale. C'est  la
fois une humanitairerie idyllique et intolrante. Marcel, ouvrier
graveur, et qui a lu, doit tre plein de chimres et farouche,
violent mme, pour les dfendre. Il peut, avec cela, tre le
meilleur garon du monde, le plus honnte, le plus dsintress.
Mais j'ai grand'peine  croire  la sagesse impeccable que
M. Manuel lui attribue...

On ne saurait mieux dire.

Continuons l'expos du drame. Marcel, ayant prch son patron,
aligne sur sa table des pots de fleurs et des bouquets. Car c'est
la fte de sa mre -- qui sait lire, qui lui donna le got de la
lecture. -- Ce pourquoi il l'appelle la sainte.

Oh! ce n'est pas qu'elle aille  la messe ni qu'elle prie.
M. Manuel -- qui est, je crois, isralite, ne prconise point la
pratique religieuse. Non cette mre fut et demeure une lectrice
intrpide, ce qui fait qu'elle possde toutes les vertus. Que la
recette est donc commode: voici une femme du peuple; vous
l'cartez de l'glise, puis vous lui faites lire les volumes de
trente-deux bibliothques municipales. Rsultat: une sainte.

Survient la fiance de Marcel. C'est une vertueuse ouvrire --
puisqu'elle sait lire -- qui nourrit de son travail son petit
frre et sa petite soeur. Son patron, un monsieur Morin, qui a t
son bienfaiteur, doit venir, le jour mme, voir la mre de Marcel
afin de conclure le mariage.

Les deux amoureux changent des propos anodins que rsume ce dire
de Marcel:

_La beaut de la femme est l'oeuvre du mari._

Le vers est un peu obscur. Mais je suppose que Marcel veut assurer
 Hlne qu'il ne lui dformera pas le visage  coups de poings
comme le ferait peut-tre un ouvrier qui n'aurait pas appris 
lire.

Hlne se retire. Puis rentre la maman toute trouble. Elle confie
 son fils un secret qu'elle lui avait cach jusqu'alors. Elle
n'est pas veuve, comme il le croyait. Son mari l'a quitte, il y a
vingt ans. Mais elle ne veut pas dire le motif de cet abandon. Or
elle vient de rencontrer dans la rue un homme qui lui ressemble.
Si c'tait lui!

Justement le voil qui entre, ce personnage mystrieux. -- C'est
M. Morin, le patron d'Hlne... et c'est aussi le mari de la
sainte. Reconnaissance mutuelle, explications, exclamations, bref
une de ces scnes lacrymatoires comme il s'en confectionne 
l'usage des drames pdagogiques.

Morin s'accuse et se repent. Il fut jadis un ivrogne fieff. Un
soir, dans un accs de rage alcoolique, il a frapp Jeanne de deux
coups de couteau puis a pris la fuite.

Pourquoi donc a-t-il voulu assassiner sa femme et pourquoi aussi
frquentait-il les mastroquets?

Parce qu'il ne savait pas lire. -- C'est lui-mme qui nous
l'apprend:

Je n'ai jamais connu le chemin de l'cole!

L'cole laque, bien entendu. Car d'cole congrganiste il ne
saurait tre question. M. Manuel la tient probablement pour pire
que le comptoir des marchands de vins.

Mme Morin gurit de ses blessures  l'hpital. Hroque -- elle a
lu tant de livres! -- elle rsista aux suggestions de la misre,
trouva du travail, leva son fils dans l'amour des abcdaires,
puis des manuels de vulgarisation, et fit de lui le secrtaire de
socits vertueuses que nous savons.

Quant  Morin, il avait prouv des remords; d'ivrogne et de
paresseux qu'il tait, il devint sobre et travailleur. De ce
moment, il prospra, s'enrichit et s'amliora de plus en plus.
Aujourd'hui le voici commerant  son aise et, en outre,
philanthrope.

Comment s'opra cette transformation?... Oh! c'est trs simple:
dans l'intervalle, Morin avait appris  lire.

Effusions, rconciliation, embrassades, pluie de larmes heureuses.
Hlne parat. Morin pre et mre donnent leur bndiction aux
jeunes fiancs. Apothose, feux de Bengale. Tirade finale o Morin
recommande aux spectateurs de lire jour et nuit pour devenir
vertueux. La toile tombe tandis que l'orchestre joue: _O peut-on
tre mieux qu'au sein de sa famille -- quand on sait lire..._

* * * * *

Si je me suis tendu sur ce petit drame o l'extravagance de la
pense s'exprime en des vers d'une dsolante platitude, c'est
parce qu'il me semble fort reprsentatif d'un tat d'esprit tout 
fait baroque.

Quoi donc, voil des gens cultivs, des universitaires, comme
M. Manuel, qui devraient avoir appris, par la seule exprience,
que ce n'est point en suralimentant l'me humaine de notions
htroclites, et parfois d'une exactitude contestable, sur
l'histoire, la morale, la biologie, les littratures et les arts,
qu'on la rend meilleure.

Que non pas: imbus des sophismes promulgus par la Rvolution,
persuads, -- en bon matrialistes -- que l'homme est un animal
perfectible, convaincus qu'un proltaire form par l'cole laque
et, par consquent, rpublicain est fort suprieur  tout individu
form par l'glise et muni de convictions monarchiques, ils
vivent, comme dit Charles Maurras, dans les nues. Ils ont imagin
un citoyen idal que la pratique de la libert, de l'galit, de
la fraternit et la vulgarisation de la science doivent rendre
apte  voluer vers la perfection. Cette chimre leur dforme le
jugement au point qu'ils perdent, je le rpte, tout sens du rel.
C'est en vain que la vie leur donne des leons brutales. C'est en
vain que les systmes philosophiques, qui s'efforcent d'expliquer
l'univers et d'organiser cette barbarie industrielle, prise par la
plupart de nos contemporains pour une civilisation, font faillite
les uns aprs les autres. C'est en vain que les riches deviennent
de plus en plus durs et les pauvres de plus en plus haineux. C'est
en vain que l'alcoolisme prospre, que les crimes se multiplient,
que les fous pullulent. Peu leur importe: ils errent dans leurs
tnbres en rptant avec obstination: l'homme est bon, le Progrs
nous inspire et nous guide vers d'blouissantes destines. Demain,
nous serons tous des dieux!...

L'glise de Jsus-Christ les avertit sans cesse qu'ils courent 
des catastrophes. Elle leur montre la Croix qui scintille dans la
nuit o ils vaguent parmi l'or, parmi la boue, les larmes et le
sang.

Constante dans la foi, immuable dans l'esprance, infatigable dans
la charit, elle s'efforce de les clairer.

Mais pour ne point l'entendre, ils hurlent des blasphmes. Ou
bien, tristes fous ignorant que l'glise _ne peut pas prir_, ils
se ruent contre elle avec l'espoir qu'en la tuant, ils aboliront
leur conscience.

L'glise essuie sa face couverte de fange. Avec une douceur
inflexible elle poursuit sa mission de rachat universel. Quand
cette socit vermoulue, moisie, mine par plus d'un sicle de
mtaphysique aberrante, s'croulera sous les coups des fils de
ceux qui crurent l'difier  la gloire d'une humanit sans Dieu,
l'glise sera l pour tout reconstruire et pour tout purifier...

CHAPITRE VI
CHEZ LES PAYSANS

Au chapitre prcdent je constatais combien l'instruction donne 
tort et  travers, comme on le fait aujourd'hui, laissait peu de
traces dans les cerveaux qui, trs videmment, ne sont pas faits
pour se l'assimiler.

L'exprience le prouve en ce qui concerne un grand nombre
d'ouvriers des villes. Elle le dmontre d'une faon encore plus
frappante  ceux qui vivent d'habitude avec les paysans.

Quand je dis vivre avec eux, je n'entends point par l s'installer
dans une de ces bicoques, d'architecture extravagante, que les
commerants retirs baptisent, sur plaque de marbre noir, _Mes
Loisirs _ou _Mon Repos._

Ceux-l ne se frottent  l'homme des campagnes que pour lui
acheter des lgumes ou, tout au plus, en temps d'lection, pour
briguer un sige au conseil municipal.

D'ailleurs, le paysan ne se livre pas facilement. Il se mfie du
citadin; il le considre un peu comme un tre d'une autre race
dont les intrts ne sauraient tre analogues aux siens. Il se
demande ce que cet intrus vient faire au village et il le
souponne fort souvent de viser  lui ravi la terre -- ce sol
nourricier, producteur d'cus, vers lequel se tournent toutes ses
ambitions, tous ses dsirs, tous ses espoirs et tous ses rves.

Si aprs avoir espionn longuement le nouveau venu et analys,
avec plus ou moins d'exactitude, ses allures et ses moeurs, il
s'aperoit qu'on n'en veut point  son patrimoine, alors il se
rassrne. Tout en restant sur la dfensive, il laisse parfois
l'observateur pntrer dans son me obscure et il rvle, sans le
vouloir, quelques-uns des mobiles fort simples qui dterminent les
actes essentiels de son existence.

Encore cette demi confiance demeure-t-elle fort relative, prompte
 s'effaroucher. Au moindre propos,  la moindre dmarche mal
interprts, il se retire comme un escargot dans sa coquille de
prudence hrditaire vis--vis de l'tranger.

Donc, pour arriver  connatre le paysan, il faut vivre de sa vie,
prs de lui, comme lui quant au domicile et aux habitudes et, par
surcrot, ne montrer aucune vellit d'acqurir de la terre dans
le pays.

C'est ce que j'ai fait pendant plusieurs annes, d'abord vers
Lagny, dans un village dont le terroir tait limit par de vastes
domaines appartenant  des Juifs considrables; ensuite, dans un
village situ en lisire de la fort de Fontainebleau. Ici la
population se composait, par moiti environ, de producteurs
d'asperges et de bcherons exploitant, pour la boulangerie et les
poteaux de tlgraphe, les plantations de pins du bornage. L, on
cultivait la betterave et le bl.

Dans l'un et l'autre endroit, j'occupais une petite maison dont
les deux ou trois pices carreles, blanchies  la chaux, meubles
d'une faon trs sommaire, s'encombraient, comme il sied, d'une
quantit de livres.

Le premier de ces villages s'appelle Guermantes. Le second porte
le nom d'Arbonne; il acquit quelque notorit aprs que j'eus
publi _Du Diable  Dieu._

Ce sont les notes prises sur le vif  cette poque qui me servent
pour tablir que l'instruction,  programme diffus, telle qu'on la
mixture dans les coles laques, non seulement ne modifie pas les
mentalits paysannes, mais encore ne laisse aux campagnards que le
souvenir d'une contrainte extrme et d'un labeur pnible dont ils
ne retirrent aucun profit. Car demander  un paysan de se
passionner pour des abstractions, d'acqurir une science dont il
ne saisira pas l'application immdiate et tangible, c'est enfouir
des grains de caf torrfis dans du sable, avec le fol espoir
qu'ils finiront par germer.

 trs peu d'exception prs, le paysan ne lit pas sinon quelque
feuille du chef-lieu o il ne s'intresse gure qu'aux nouvelles
et aux faits divers locaux. Il lit aussi quelquefois l'almanach
pour y rechercher les dates des foires qui se tiennent aux
environs. Enfin, comme je pense le dmontrer par des exemples
vcus, ce que nous appelons effort intellectuel, sentiment de
l'idal, sens de la beaut lui chappent de la faon la plus
absolue.

Faut-il le regretter? Point du tout. Son intelligence, troite
mais fort lucide en ce qui regarde sa fonction de cultivateur ou
d'appropriateur aux besoins de tous des biens de la terre, se
passe aisment d'art et de science. Il a fallu la folie d'galit
qui possde la dmocratie pour qu'on imagint de lui fourrer dans
la tte un tas de notions dont il n'aura jamais l'usage, et de le
dguiser en membre conscient du peuple souverain.

* * * * *

Voici maintenant quelques-uns des faits qui m'ont permis de voir
les paysans tels qu'ils sont et non tels que se les figurent les
fabricants de chimres qui dforment la socit franaise depuis
plus de cent ans.

 Guermantes, en t, j'avais coutume de placer mon bureau contre
la fentre large ouverte. Comme la chambre o je travaillais tait
au rez-de-chausse, l'on me voyait de la route qui traverse le
village.

J'crivais, je compulsais des volumes; parfois je levais les yeux
pour savourer le paysage qui s'tendait devant moi. De grands
noyers murmurants, un vieux sycomore, o bruissait un peuple
d'abeilles, bordaient le chemin. Ils m'enveloppaient d'une musique
ondoyante dont le rythme m'tait propice pour la cadence de mes
phrases.

Par del ces arbres, il y avait un verger en pente jalonn de
pommiers dont les fruits luisaient, dans le feuillage sombre,
comme des boules de corail. L'herbe s'toilait de scabieuses
mauves et de renoncules couleur d'or. Une venelle ombrage
d'aubpines descendait vers un mince ruisseau qui jasait sous les
cressons et les bardanes. C'tait un de ces coins de nature fins,
modrs, paisibles, comme il y en a tant dans notre chre le-de-
France.

tant fort pris par la rdaction de mes livres et des articles
qu'il me fallait livrer  date fixe, je demeurais clou des
journes entires  mon bureau -- ce que pouvaient constater les
passants.

Or, le soir venu, il m'arrivait d'aller rendre visite  l'un de
mes voisins, un ressemeleur de chaussures chez qui se runissaient
parfois, pour la veille, quelques notables du pays.

Une fois que j'avais noirci du papier pendant neuf heures presque
conscutives,  peine entr, je me laissai tomber sur une chaise
en m'criant: Ah! que je suis fatigu!

Un clat de rire gnral rpondit  mon exclamation.

-- Eh bien, repris-je, qu'y a-t-il de si risible  cela?... Je
travaille depuis ce matin.

Alors l'adjoint au maire, un vieux paysan, dont la face toute
rase se plissait de mille rides malicieuses, dclara: -- Vous ne
pouvez gure tre las: vous passez tout votre temps assis  votre
fentre. Nous autres qui trimons aux champs, j'voudrions bien tre
 votre place.

Les autres approuvrent.

Je fus d'abord un peu interloqu. Puis je saisis que, pour ces
simples, la production intellectuelle ne reprsentait rien de
raisonnable. C'est une amusette d'oisif qui ne sait  quoi
employer ses mains. Ils ne comprennent que l'effort musculaire ou
tout au plus des travaux d'ordre utilitaire tels que l'arpentage,
le trac d'une route par un ingnieur des ponts et chausses, les
calculs d'un entrepreneur de btisses. Mais l'art, la littrature:
lettre close pour eux. En outre, il leur est impossible de
concevoir que le rude labeur de l'crivain puisse fatiguer autant
et plus que le labourage ou la fumure d'un champ.

J'eus d'abord une vellit d'expliquer  ce brave homme que la
plume tait parfois aussi lourde  manier que la pioche; mais
ayant acquis quelque exprience touchant le peu de cas que les
campagnards font de tout ce qui ne concerne pas directement la
terre, je m'abstins de protester.

Si j'avais tent une dmonstration du travail puisant qu'implique
le mtier de littrateur pratiqu avec amour et tnacit, peut-
tre par une vague indiffrence  l'gard du monsieur qui lit
dans les livres, mon interlocuteur aurait-il feint d'admettre mes
arguments. Mais tenez pour assur qu' part soi, il n'aurait cess
de me considrer comme un... _feignant_.

* * * * *

J'eus lieu, en une autre occasion, de vrifier la tournure
d'esprit purement utilitaire du paysan.

Il y avait,  l'extrmit ouest du village, un dlicieux chteau,
bti sous Louis XIII et qu'entourait un grand parc, dessin, dans
le style grandiose des jardins de Versailles, par Le Ntre lui-
mme.

Ce domaine appartenait au baron de L..., qui, fort prouv dans sa
fortune par le _krach _de l'Union gnrale, le laissait 
l'abandon et n'y rsidait que rarement.

J'avais obtenu du gardien de la proprit la permission de me
promener dans le parc et il m'arrivait assez souvent d'errer, 
pas rveurs, dans ces avenues envahies par la mousse et les herbes
folles.

Un jour, j'y pntrai au crpuscule. -- Le soleil venait de
disparatre; mais une large lueur de pourpre ardente et d'or en
fusion magnifiait encore les collines occidentales, se glissait 
travers les charmilles dont personne n'laguait plus, depuis
longtemps, les branches, et venait s'taler en nappes fauves sur
les boulingrins foisonnant de prles et d'orties, sur les bassins
dont l'eau dormante prenait des tons de topaze trouble et d'aigue-
marine enfume. Des taillis inextricables l'ombre montait dj.
Tout tait silence, vtust, dsolation poignante. La mlancolie
de l'heure et la beaut funbre de ce parc, o les vestiges d'un
pass magnifique achevaient de s'effacer sous les ronces, me
parlaient si fort  l'me que je m'adossai au ft d'un peuplier 
demi-mort pour mieux en goter la solennelle tristesse.

Comme je m'absorbais de la sorte, j'entendis marcher dans un
sentier qui rejoignait, entre de vieux ifs, l'avenue o je m'tais
attard. Presque aussitt, un homme dboucha prs de moi.

-- Tiens, me dit-il, c'est vous... Je croyais bien,  cette heure,
qu'il n'y avait personne ici.

-- Et vous, qu'y faites-vous? demandais-je.

-- Oh! je viens de la ferme, l au bout... J'ai t porter des
boutures au fermier qui me les avaient demandes.

Je le reconnus malgr l'obscurit croissante; c'tait un des plus
violents amoureux de la terre que possdt le village. Son ide
fixe: agrandir son bien. Qu'une parcelle quelconque ft mise en
vente, il accourait muni d'cus prement pargns  force de
privations. Et il entrait dans de sournoises fureurs quand les
agents des Juifs truffs d'or du voisinage l'emportaient sur lui
par d'crasantes surenchres.

Je ne sais quel absurde dsir de lui faire partager mon motion me
traversa l'esprit. Je me mis  lui vanter la lumire agonisante 
l'horizon, la majest des vieux arbres, la grce fantomale des
parterres conquis par les fleurs sauvages, les lointains noys de
brume bleutre. Il m'coutait d'un air surpris, avec un pli
goguenard aux lvres. Je me tus, me rappelant soudain que les
paysans ne _voient pas la nature_ et que, par consquent, mon
lyrisme tombait dans le vide. Il me dit alors: -- J'comprends
point ce que vous trouvez de beau dans tout cela: des charmes qui
pourrissent sur pied, des mares d'eau sale, des carrs o ne
pousse plus que de la _foirolle, _a fait piti. -- Ah! si on ne
devrait pas, nous autres de Guermantes, rafler tous ces hectares
perdus pour les remettre en valeur!... a serait mieux  nous
qu'au baron. Nous y planterions des pommes de terre et a
rapporterait au moins... Tandis que maintenant...

Il eut un geste coupant qui rasait les futaies et il ajouta: La
cogne dans tout cela!

Le voyant excit, je voulus en profiter pour dcouvrir jusqu'o
allait sa pense. Je lui dis: -- Mais  supposer que le baron
mette le domaine en vente comme on en parle, vous savez bien que
Rothschild, qui le guette, vous le chiperait.

Il rougit; un clair de rage lui passa dans les prunelles: -- Oh!
celui-l, gronda-t-il, on devrait...

-- On devrait quoi?

-- Rien, reprit-il et il serra les dents, ressaisi par la prudence
coutumire  sa classe.

Mais il avait rvl sa convoitise et son visage revtit pendant
quelques secondes une expression froce. D'valuer toute cette
terre inculte le mettait hors de lui. Je sentis que le feu des
anciennes Jacqueries rougeoyait toujours au fond de l'me
paysanne.

J'en conclus qu'on peut, sans exagration, avancer que l'homme de
la campagne se tient, d'une faon plus ou moins confuse, pour le
matre lgitime du sol et qu'il regarde comme un usurpateur -- 
chasser,  dtruire, le cas chant -- quiconque lui en ravit des
lambeaux dans un but d'agrment.

* * * * *

Ne demandez pas non plus au paysan de goter la posie de son
terroir sous quelque forme que ce soit. Ni les jeux de la lumire
et de l'ombre dans les frondaisons paisses, ni les moires
argentes qui frissonnent sur les champs d'avoine, ni l'clat des
coquelicots et des bleuets parmi les bls mrissants ne
l'meuvent. S'il regarde le ciel au lever ou au coucher du soleil,
ce n'est que pour en tirer des pronostics sur le temps qu'il va
faire et jamais pour en admirer les nuances. Bien plus, tels
pisodes des saisons qui nous ravissent le gnent et l'irritent.

En voici un exemple: je le cite parce que, sous une forme comique,
il dmontre fort bien  quel point le paysan est rfractaire  la
sensation de beaut.

 Guermantes, le pays tait plein de rossignols qui, d'avril 
juin, chantaient sans repos. C'tait un enchantement, surtout par
les nuits d'toiles ou de pleine lune. Des roulades cristallines,
de longues notes tenues jusqu' perte de souffle montaient dans
l'ombre transparente, fusaient en gerbes harmonieuses  travers le
grand silence de la campagne assoupie.

Un jour de printemps, de bon matin, j'tais au travail, la fentre
ouverte, comme d'habitude, lorsque j'entendis dialoguer sur la
route, tout prs de ma maison. Je me penchai et je reconnus le
pre Butelot, cantonnier, qui interpellait Franois, le garde
champtre, en ces termes:

-- Qu que t'as, Franous? Te v'la les yeux gros et la figure
rabougrie comme si t'avais pas dormi.

-- Ben non, mon vieux, rpondit l'autre, j'ai pas dormi. Tu sais,
devant chez moi, il y a un gros htre ben touffu. Il y a un cochon
de rossignol qui s'est install dedans et qui n'a fait que gueuler
toute la nuit. Je ne pouvais pas fermer l'oeil.  la fin, je me
suis lev, j'ai pris une perche et j'ai tap dans les feuilles
pour qu'il se taise... Ah bien oui, ce salaud, il a clos son bec
pendant quelques minutes; mais quand je me suis recouch il a
recommenc plus fort comme pour se gausser de moi... Faudra que je
le guette et que je lui flanque un coup de fusil...

Cette faon d'apprcier le chant du rossignol me parut si cocasse
que je fus pris de fou rire. Je me montrai dans l'embrasure: --
Quoi donc, dis-je, mon pauvre Franois, cela vous ennuie quand les
rossignols gueulent?...

Il me regarda d'un air offens: -- Bien sr qu'ils m'embtent...
Et il n'y a pas de quoi rire et vous payer ma tte. Ces oiseaux-
l, c'est une vraie vermine. Je vous demande un peu s'ils ne
devraient pas dormir comme tout le monde?

Il eut t fort inutile de prcher au garde champtre l'admiration
de cette mlodie nocturne. Je me retirai donc sans insister. Mais
je notais tout de suite la diatribe de Franois, certain qu'elle
me servirait un jour ou l'autre.

-- O Heine,  Shelley,  Banville,  lyriques perdus qui dans le
rossignol saluiez un frre en passionne posie, que pensez-vous
de ce Caliban?

* * * * *

Une autre fois, j'eus l'occasion de constater combien l'esprit
concret, positif du paysan rpugnait  toute action dsintresse
-- mme impliqua-t-elle de l'hrosme.

La traduction du voyage de Nansen au ple nord venait de paratre.
Je l'avais dvore et je me sentais tout vibrant d'enthousiasme
pour le tranquille courage de ce Norvgien qui, avec un seul
compagnon, avait affront les tnbres glaces des rgions
borales, subi sans sourciller des fatigues inoues, brav des
dangers formidables et avanc, plus que quiconque  cette poque,
vers le point mystrieux o se rencontrent tous les mridiens du
globe.

J'tais si rempli des exploits de Nansen que le soir,  la
veille, je ne pus m'empcher d'en parler. Il y avait l, entre
autres, Butelot, son fils, garon de charrue, Gendret, betteravier
cossu, deux ou trois femmes qui tricotaient ou reprisaient du
linge, et parmi celles-ci la mre Fortun, une octognaire
leveuse de lapins et pleine de malice.

Tous m'coutrent avec assez d'intrt  peu prs comme si je leur
avais cont quelque histoire fabuleuse.

Quand j'eus termin le rcit du merveilleux voyage, Gendret
demanda: --  quoi cela lui a servi d'aller l-bas?

-- Mais, rpondis-je,  dcouvrir des rgions inexplores et 
prciser, ce qu'on souponnait seulement,  savoir que les abords
du ple forment un dsert o il n'y a que de la neige et de la
glace.

-- Point de culture, alors?

-- Mais non, puisque c'est une mer qui ne dgle jamais
compltement.

-- Ben, qu'est-ce que a lui a rapport, alors?

-- De la gloire.

Mes auditeurs se regardrent avec stupfaction et semblrent se
demander si je ne les mystifiais point. De la gloire? De la
gloire? De la gloire? Le mot ne signifiait rien pour eux. La mre
Fortun rsuma l'opinion gnrale.

-- C't'homme l, dit-elle, a devait tre un fou de se donner tant
de mal pour rien.

Les autres approuvrent en hochant la tte. Et je vis que moi
aussi j'tais jug un insens du mme acabit que Nansen puisque je
m'emballais pour des exploits dont ne rsultait aucun sac d'cus.

Ici se marque une diffrence notable entre le paysan et l'ouvrier
-- surtout l'ouvrier parisien. Celui-ci prise l'esprit d'aventure.
Il comprend, jusqu' un certain point, le dvouement et
l'abngation. Il est mme capable de se sacrifier  un idal, de
souffrir pour une cause.

Le paysan, presque jamais. Puis toute curiosit qui n'a point
rapport  son existence quotidienne lui demeure trangre.

Pour preuve: Guermantes n'est qu' une trentaine de kilomtres de
Paris; les communications sont aises. Eh bien, lors de
l'Exposition de 1900, une grande partie des gens du village ne se
drangea pas pour la visiter. Cela leur tait tellement gal.

Bien plus, il y avait cinq ou six vieillards, comme Butelot pre,
qui n'taient jamais alls plus loin que Lagny. Leur terroir leur
suffisait et ils n'prouvaient pas le besoin d'en sortir.

* * * * *

Voyons aussi ce qui reste dans leur esprit de l'instruction reue
 l'cole. Je pourrais multiplier les exemples. Deux me suffiront.

Je sortais pour une promenade dans la campagne quand le bruit
d'une discussion m'arrta. Arthur, fils an de la mre Fortun,
un haut gaillard d'un mtre quatre-vingts, qui avait t
charretier quelque temps  la ville et qui s'y tait dgourdi,
interpellait le jeune Butelot. Celui-ci, g de seize ans,
l'coutait, tte basse, un pli d'obstination au front, et opposait
des dngations opinitres  tous les arguments de l'autre.

Arthur m'aperut: -- Venez donc, Monsieur Rett, me cria-t-il,
voil un mulet qui ne veut pas croire que la terre tourne sur
elle-mme et autour du soleil. Vous devriez lui expliquer la
chose... Moi, j'y perds ma peine.

-- Non, dit nergiquement Butelot, elle ne tourne pas, sans quoi
on la verrait remuer. Et elle ne marche pas non plus autour du
soleil. Est-ce que je ne vois pas le soleil sortir du bas du ciel,
monter jusqu' midi et descendre, le soir, de l'autre ct: c'est
donc lui qui marche. La terre, elle bouge pas... Soutenir le
contraire, c'est une menterie.

-- Mais Butelot, dis-je, est-ce que l'on ne vous a pas appris les
mouvements de la terre  l'cole? Il n'y a pas si longtemps que
vous y tiez encore et vous ne devez pas avoir oubli les
enseignements du matre.

-- Srement, reprit Arthur, on l'apprend  l'cole. Quoique j'aie
tout  l'heure trente ans, moi je m'en souviens.

-- Ah! s'cria Butelot, le matre, il pouvait bien nous raconter
tout ce qu'il voulait, n'est-ce pas? On n'tait pas forc de le
croire et puis ensuite est-ce qu'on saisit quelque chose dans tous
les mots longs d'un kilomtre qu'il emploie?... Moi, je m'en tiens
 ce que je vois.

En dsignant l'astre qui flamboyait dans un ciel sans nuages, il
ajouta: -- Tenez, le soleil, il y a une minute, il tait l,
maintenant il est plus haut. Donc, c'est lui qui marche: je veux
rien savoir d'autre...

J'essayai de lui exposer, en termes aussi simples que possible,
les lois de la gravitation. Il m'couta sans m'interrompre, mais
il ne se rendit pas. Il me fut vident qu'il ne me croyait pas
plus qu'il n'avait cru le matre d'cole.

Je le laissai donc avec Arthur qui, trs fier d'tre assur que la
terre tourne, le criblait de quolibets.

Il et t par trop ardu d'expliquer  ce partisan de l'apparence
que nos sens ne sont pas les meilleurs guides pour nous rendre
compte des phnomnes cosmiques. Et qu'aurait-il dit si je lui
avais servi la dclaration de M. Henri Poincar qui nous apprend
que la certitude scientifique n'existe pas, que la thorie de la
gravitation se base sur une hypothse invrifiable et que mme
les mathmatiques n'offrent, en somme, que des formules
conventionnelles sans valeur objective quelconque?

Eh bien, me dis-je, en m'en allant, voil, une fois de plus,
avre, la banqueroute de la science. Non seulement cette
magicienne est incapable de crer la certitude par le
raisonnement, mais encore elle choue  inculquer au jeune Butelot
l'acte de foi qui s'impose  l'origine de toute dmonstration.

Nous autres, catholiques, nous possdons du moins cette
supriorit d'admettre que tout est mystre en nous, autour de
nous et de croire qu'au fond de ce mystre, il y a Dieu...

L'autre fait, que je veux citer, a rapport  l'histoire de France
et ne me semble pas moins significatif.

On sait qu'au programme de l'cole primaire, la Rvolution tient
une place capitale. On s'attache surtout  persuader aux enfants
que la priode qui prcda cette poque mmorable fut un temps de
barbarie, d'obscurantisme et de souffrance o le peuple se
composait de faibles agneaux dvors par les btes froces de la
noblesse et du clerg.

Il serait donc logique que les faits marquants de la Rvolution
demeurassent gravs dans la mmoire de ceux  qui on les fit
apprendre avec tant de parti pris.

Or il n'en est rien. Les enqutes institues  ce sujet ont prouv
d'une faon surabondante que l encore l'enseignement laque tombe
en dconfiture.

Le facteur rural, qui desservait la commune, m'apporta une lettre
recommande. C'tait un jeune homme d'environ vingt-six ans,
d'esprit trs veill.

Je signai sur son registre et je datai. Le calendrier indiquait le
dix aot.

-- Tiens, remarquai-je, le dix aot, c'est une date fameuse. Vous
qui tes un rpublicain zl, elle doit vous rappeler des
souvenirs glorieux.

Le facteur ouvrit de grands yeux: il ne saisissait pas du tout ce
 quoi je faisais allusion.

-- Mais oui, voyons, le 10 aot 1792, la prise des Tuileries par
le peuple, le renversement de la royaut:  l'cole, vous avez
appris cela.

Il balbutia: -- Peut-tre bien; je n'ai pas souvenance.

Alors l'ide me vint de lui faire passer une sorte d'examen. Je
l'interrogeai sur l'abandon des privilges, sur le procs de Louis
XVI, sur la Terreur, sur Valmy, Jemmapes, Fleurus, sur le 18
Brumaire.

Il ne savait plus rien sauf en ce qui concerne Bonaparte.

-- C'tait, me dit-il, un gnral qui remporta des victoires et
qu'on a fait empereur.

-- Mais quelles victoires?

Il rflchit un moment: -- Solferino, rpondit-il enfin.

Puis, agac parce que j'insistais, lui demandant s'il ne lui
arrivait jamais de lire quelque livre d'histoire, il s'cria: --
Est-ce que vous croyez que j'ai le temps? Toute la journe je
trime sur la route et, le soir, je suis si fatigu que je m'endors
aussitt que j'ai soup. Des fois, les jours de repos, je vais au
caf faire une manille.

-- Vous avez bien raison: dix heures de bon sommeil vous sont plus
profitables que deux heures passes sur quelque bouquin civique
qui, je vous en donne ma parole, ne vous fourrerait dans la tte
que des calembredaines. Et la manille vous est plus salutaire que
la mditation des immortels principes.

-- a, c'est bien vrai, rpondit-il en avalant  ma sant le verre
de vin que je lui offrais...

Le bon sens et l'exprience commanderaient d'apprendre seulement
au paysan  lire,  crire,  calculer. Avec quelques notions de
la gographie de son pays et quelques prceptes d'hygine, c'est
tout ce qu'il lui faudrait (_Il y aurait aussi la morale, et ce
devrait tre l'affaire du cur. Mais nos dirigeants clairs ne
veulent pas du prtre. Et pourtant, quelle faillite encore que
celle de la morale laque!). _Tandis qu'en lui matagrabolisant la
cervelle de sciences varies, on le fait souffrir tant qu'il
frquente l'cole. Un sur cent garde quelque chose de cette
culture sottement intensive. Les autres oublient tout ds qu'ils
ne sont plus sous la frule du pdagogue.

Alors  quoi bon les tourmenter?

* * * * *

Ai-je voulu, en exposant quelques unes des caractristiques de
l'me paysanne, dprcier les hommes de la terre?

Pas le moins du monde. Le paysan garde des qualits et des vertus
qui, bien diriges, constitueraient une rserve d'nergie pour la
France. Mais notre socit en dsordre ne sait plus lui assurer
les conditions qui lui permettraient de remplir normalement sa
fonction de producteur.

_Every man in his humour, _disait le vieux Ben Jonson: chacun
dans son caractre, chacun  sa place. Or le propre de la
dmocratie galitaire c'est d'inculquer  chacun qu'il pourrait
lui tre profitable d'abandonner la place hirarchique que lui
assignent son hrdit, ses facults et le bien gnral. Nous
pullulons de danseurs qui se croient calculateurs, de sauteurs qui
se prennent pour des hommes politiques.

Le paysan n'a pas chapp  cette inquitude. Aussi,  mesure que
les gnrations formes par le rgime se succdent, les campagnes
se dpeuplent. Tel jeune campagnard qui jadis serait demeur aux
champs, n'aurait jamais eu le dsir de s'en loigner, s'empresse,
aprs son service militaire, de courir dans les grandes villes o
il se dprave, s'alcoolise, vgte misrablement.

Il faut dire aussi que ce qui contribue  cette dsertion, ce sont
les conditions dplorables dans lesquelles se trouve la proprit
rurale. On l'crase d'impts, surtout en matire de succession.
M. Mline, dans un discours rcent, signalait quelques unes des
iniquits du fisc. Il cite des exemples extraordinaires: 41
immeubles estims par le fisc 1.200.000 francs ont t vendus
585.000 francs et les hritiers ont pay des droits qu'ils ne
devaient pas sur 680.000 francs, ce qui les avait majors, sur
certains immeubles, de 600 %. Dans un autre cas, tudi avec
grand soin, l'actif successoral encaiss par plusieurs centaines
d'hritiers ne dpassait pas 12 millions; l'administration
l'estima 21 millions. Les hritiers ont donc d payer des droits
sur une somme de 9 millions qu'ils n'avaient pas touchs.

Qu'on s'tonne aprs cela, conclut M. Mline, que les capitaux se
dtournent de la terre et refusent de s'enfouir dans un placement
qui, en quelques annes, si plusieurs dcs viennent  se produire
dans une mme famille, se volatilise compltement au profit du
fisc et ne laisse plus aux malheureux hritiers que les yeux pour
pleurer. On se lamente sur la dsertion des campagnes et l'on ne
veut pas comprendre l'tat d'esprit de ces fils d'agriculteurs,
tmoins ou victimes de l'effondrement du patrimoine familial,
fruit des labeurs de plusieurs gnrations. Ils partent pour la
ville, la mort dans l'me et plus jamais l'ide ne leur viendra de
mettre leurs petites conomies dans la terre.

Oui,  la campagne comme ailleurs, la Rpublique a tout ravag au
profit des Allemands plus ou moins naturaliss, des mtques, des
juifs et des francs-maons. Il faut que notre pays possde une
vitalit transcendante pour n'avoir pas dj succomb sous les
suoirs de tant de parasites.

Toutefois, il importe d'aviser  remettre les choses dans l'ordre:
ce sera la besogne du Matre que tout le monde appelle, sauf les
quelques idalistes troubles qui croient encore aux bienfaits de
la dmocratie...

* * * * *

Pour terminer, je voudrais esquisser trois figures de paysans que
j'ai rencontrs et qui faisaient exception  la rgle du
positivisme terre--terre. Ils furent mes amis.

Le premier, je le connus  Guermantes. De profession apparente,
c'tait un jardinier qui travaillait, pendant la belle saison,
pour les bourgeois en villgiature. Mais, il faut bien le dire,
son occupation favorite consistait  braconner sur les domaines
regorgeant de gibier des Rothschild et des Preire qui infestent
le dpartement de Seine-et-Marne. Par le plomb, par les collets,
par des piges divers il dtruisait force livres, faisans,
perdreaux,  la consternation des gardes qui jamais ne
russissaient  le prendre sur le fait.

D'ailleurs, c'tait la chasse pour elle-mme qui le passionnait,
car il ne consommait pas son butin. Il le cdait  des marchands
de comestibles; et du produit de la vente, il s'achetait du plomb,
de la poudre et des vtements.

Avec cela, c'tait un grand rveur. Ne buvant pas, ne godaillant
d'aucune faon, aimant beaucoup son accorte jeune femme, il
passait des heures  mditer ou  songer devant quelques uns des
paysages exquis dont Guermantes s'environne. Celui-l voyait la
nature et il la comprenait selon la posie la plus intense.

Un soir de juillet, tout tide encore des ardeurs d'une journe
caniculaire, il tait tendu prs de moi, dans l'herber du verger
que j'ai dcrit plus haut. Il faut dire que nous tions trs bien
ensemble depuis qu'il m'avait voqu, en des termes colors 
miracle, certains aspects des sous-bois rothschildiens au petit
jour.

Un calme immense rgnait sur la campagne. Le ciel d'un bleu fonc,
pareil  un dme soyeux, fourmillait d'toiles et la voie lacte y
dployait, tout au large, son charpe de lumire phosphorescente.
Les arbres dormaient, immobiles. Pas un bruit, sauf par instants,
le chevrotement plaintif d'une hulotte. Le parfum des cent roses-
th fleurissant le grand rosier qui tapissait, en espalier, la
faade de ma maison, imprgnait l'atmosphre.

La face tourne vers le firmament, Jacques, c'tait le nom de mon
ami, absorbait la belle nuit odorante et radieuse par toutes les
puissances de son tre. Et moi de mme.

Ainsi nous contemplions en silence depuis prs de deux heures
lorsque Jacques se mit soudain sur le ct, me prit la main et me
dit d'une voix toute tressaillante d'une motion magnifique: --
Quand je regarde trop longtemps les toiles, j'ai envie de
mourir!...

Je frissonnai d'admiration. En effet, quelle phrase sublime! Du
premier coup, ce simple, cet illettr avait formul le sentiment
de l'infini. Nommez le pote, le philosophe qui aurait pu mieux
dire?

Je me gardai bien d'affaiblir par une glose oiseuse la splendeur
de ce cri. Quiconque a senti son me s'panouir dans l'ombre et
monter aux toiles le comprendra sans plus...

Le second de mes amis, je l'ai connu dans la fort de
Fontainebleau. Aprs avoir essay de plusieurs mtiers: garde
particulier, garon d'htel, employ de tramway, il tait devenu,
vers la trentaine, l'un des cinq ou six tcherons qui
entretiennent les sentiers tracs par feu Colinet  travers les
futaies et les rochers de la grande sylve. C'tait l sa vraie
vocation: vivre sous les arbres lui tait devenu si ncessaire que
mme les jours de repos, il dlaissait la ville pour des longues
promenades dans les combes et les gorges les plus secrtes --
celles o l'on est sr de ne point rencontrer ces touristes
insupportables qui troublent, par leurs criailleries et leurs
remarques saugrenues, le recueillement des frondaisons
mystrieuses.

Je l'avais maintes fois rencontr et nous tions devenus fort
amis, car je n'avais pas tard  dcouvrir qu'il aimait la fort
autant que je le faisais moi-mme.

La dernire fois que je le vis, c'tait dans un fond de la valle
de la Sole o les vieux chnes et les htres chenus enlacent leurs
branches pour former une vote pleine d'ombre sacre et de
murmures solennels. Un mince sentier serpente sous la colonnade
des fts normes et se laisse  peine deviner parmi les fougres
arborescentes qui le couvrent de leurs palmes.

La solitude grandiose de ce site prend le coeur des amoureux de la
fort. Ils s'y plaisent si fort qu'ils n'en voudraient jamais
sortir.

Et c'tait bien le sentiment qui tenait mon ami. En effet, lorsque
je le dcouvris accoud  une roche moussue, il me dit, les yeux
pleins de rve et sans autre prambule: -- Ah qu'on est heureux
ici! N'est-ce pas, Monsieur que les arbres valent mieux 
frquenter que les hommes?

-- C'est mon avis, rpondis-je, je l'ai mme crit dans plusieurs
de mes livres, au grand scandale de quelques personnes qui
n'admettent pas qu'on prfre la chanson des feuillages aux propos
fastidieux o elles dispersent leur me rudimentaire...

Nous allmes, cte  cte, par les ravins touffus, par les rochers
aux profils fabuleux, jusqu' la nuit tombe. Nous ne disions pas
grand-chose: -- Parfois mon compagnon me dsignait une claircie
o les rayons du soleil dclinant teignaient de rose les troncs
blanchtres des bouleaux; parfois il souriait d'extase  our les
longs accords mlancoliques que le vent du soir dtachait de ces
grandes lyres frmissantes: les pins et les mlzes. Et j'admirais
combien ce pauvre paysan, sans instruction, s'tait affin au
contact de la nature sylvestre jusqu' dvelopper en lui  ce
point le sens du beau dont Dieu l'avait gratifi...

Le troisime exemple d'une me admirable m'a t fourni par un
paysan des Landes en plerinage  Lourdes. Baigneur  la piscine,
j'eus l'occasion de m'occuper de lui pendant plusieurs jours. J'ai
dit ailleurs quelle leon d'abngation il nous donna. Je ne puis
mieux faire que de reproduire mon rcit.

Ce brave homme, g d'une cinquantaine d'annes, tait paralys
au point de ne pouvoir remuer un seul membre. De plus, des plaies
affreuses lui couvraient tout le corps, dgageant une odeur
ftide. Comme il ne pouvait ni bouger, ni s'aider lui-mme, nous
tions obligs de nous mettre  six pour l'tendre sur une planche
et le plonger dans l'eau. Bien que nous prenions toutes les
prcautions possibles, chaque mouvement lui tait une souffrance.
Mais il tmoignait d'une patience et d'une pit qui nous
l'avaient fait prendre en affection.

Trois jours de suite il fut baign sans aucun rsultat. Sa foi
n'en fut pas branle: au contraire il semblait que les dceptions
l'avivassent.

La veille du jour o le plerinage devait repartir, il obtint de
passer la nuit en prire  la Grotte, en compagnie du jeune
brancardier qui s'occupait plus particulirement de lui.

Le lendemain, il vint  la piscine comme d'habitude. Baign une
dernire fois, il sortit de l'eau toujours inerte. Cependant sa
figure recueillie ne marquait nul dcouragement: une srnit
religieuse lui emplissait les prunelles. Nous nous empressions
autour de lui et nous lui rappelions qu'il arrive souvent que la
Sainte Vierge gurisse de retour chez eux les malades qu'elle ne
favorisa pas d'un miracle  la piscine.

Alors il nous dit: -- Non, je sens que je ne gurirai pas.
D'ailleurs j'ai demand, cette nuit,  la Sainte Vierge qu'elle me
laisse mes maux et qu'elle les accepte pour le rachat des pchs
de ma paroisse dont la plupart des habitants ne croient pas. Et
j'ai senti qu'Elle m'exauait. Ne me plaignez pas: je suis trs
heureux.

Nous demeurmes dans l'admiration  couter cet humble qui, par
son abngation magnifique, s'galait presque aux grandes victimes
volontaires de la loi de substitution: sainte Lydwine, la soeur
Catherine Emmerich, d'autres encore...

* * * * *

Encore un coup, de telles mes sont exceptionnelles. Pour le plus
grand nombre, les paysans ne se haussent pas jusque l.

Toutefois, hier, pour les lever au-dessus d'eux-mmes, ils
avaient la foi. Le catchisme, les sacrements, l'influence et
l'autorit du prtre allumaient un peu l'idal dans ces mes
asservies au lucre et  la sensualit grossire.

Aujourd'hui, la franc-maonnerie qui nous opprime a pris  tche
de leur enlever cette lumire. Aussi qu'arrive-t-il? Les nouvelles
gnrations se bestialisent de plus en plus. Les glises
villageoises tombent en ruines. Le prtre, en maints endroits, 
peine tolr, se heurte  l'indiffrence goguenarde des neuf
diximes de ses paroissiens. La France s'enlise dans un marcage
o flotte le cadavre de ses croyances sculaires. Et les mes,
oiseaux sans ailes, dprissent dans l'atmosphre de matrialisme
qui les enveloppe.

Seigneur, quand donc viendra la dlivrance?...

CHAPITRE VII
UNE LECTION DANS LES HAUTES-PYRNES

Dans n'importe quelle province de France, une lection, au
suffrage universel, c'est toujours une farce abondante en
pripties bouffonnes. Si l'on y assiste comme spectateur
dsintress, cela fournit dj pas mal de documents sur les
motifs qui influencent le peuple souverain dans le choix de ses
mandataires. Mais si l'on pntre dans les coulisses, si l'on met
la main aux ficelles qui font gigoter celui-ci et gambader celui-
l, si l'on vrifie quels sales cartonnages doublent les dcors
pompeux que les turlupins de la politique parlementaire offrent 
l'admiration badaude des lecteurs, on ne garde gure d'illusion
sur la porte de cette parade.

Le rideau tomb, les bouts de papier extraits du pot suspect o
ils s'entassent, on prouve un sentiment complexe. Recensant les
cabrioles des candidats, l'on a envie de rire. Rcapitulant les
clapotis bourbeux de la matire lectorale, on a envie de
pleurer.

Ah! qui veut conserver de l'optimisme touchant la nature humaine
fera bien de ne pas se fourvoyer dans une aventure de ce genre...

Cette guigne m'advint et, par surcrot, ce fut dans les Hautes-
Pyrnes, c'est--dire dans une contre o la politique purement
alimentaire se manifeste sans aucun voile.

Je n'y allais pas de gat de coeur. Venu  Lourdes pour prier et
pour crire un volume sous la protection immdiate de l'Immacule
qui rayonne  la Grotte, je ne me sentais nullement enclin 
prendre parti pour l'un quelconque des individus baroques qui
sollicitaient les suffrages des montagnards.

Mais des personnes, dont je respecte le caractre et les
intentions, m'affirmrent que l'intrt de l'glise tait en jeu
et qu'il importait beaucoup de la servir en cette occasion.

Je n'en fus jamais fort convaincu d'autant que je tiens le
suffrage universel pour une des inventions les plus ineptes et les
plus malfaisantes  la fois de la dmocratie.

-- Pourtant, me dis-je, ne ft-ce que pour rcolter des exemples 
l'appui de mon opinion, il n'y a pas grand inconvnient  tudier
de prs la faon dont se pratique cette burlesque cuisine.

Ce sont donc quelques unes des notes prises au cours d'une
campagne lectorale dans l'arrondissement d'Argels, en 1910, que
je dveloppe ci-dessous.

* * * * *

Ah! que l'on tait tranquille  Lourdes, en ce mois de fvrier qui
prcda l'lection. La petite ville rendue  sa somnolence
coutumire, en attendant la priode des grands plerinages, menait
son train-train monotone. La temprature tait si douce qu'il
n'tait presque jamais besoin d'allumer le feu. Les sommets
neigeux des montagnes se dcoupaient sur un ciel presque toujours
clair. Les nues opinitres qui versaient alors des torrents de
pluie sur le reste de la France passaient loin de nous.  la
Grotte, on tait une demi-douzaine au plus pour prier. Les
oraisons montaient paisiblement vers la Dame de Bon Conseil avec
la flamme des cierges et mlaient leur murmure au cantique
tumultueux du Gave.

Mes journes coulaient heureuses: la messe et la communion de
chaque jour, la rdaction de mon livre: _Sous l'toile du Matin,
_de longues stations au pieds de la Mre de misricorde; parfois
une ascension au Jers, au Bou,  l'ermitage de Saint-Savin, vers
Cauterets ou Gavarni. Assez rudes ces escalades, mais si fcondes
en images splendides! Car les Pyrnes sont plus grandioses en
hiver qu'en n'importe quelle saison.

Dans la seconde quinzaine du mois, cette retraite studieuse, ce
recueillement sanctifi commencrent  tre troubls.

Un matin dbarqua de Paris un personnage du nom de Renaud; il
ambitionnait de remplacer dans l'arrondissement le dput sortant
qui ne se reprsentait pas.

Il dirigeait le _Soleil_, journal royaliste qui eut de la valeur 
l'poque o Charles Maurras et d'autres lettrs y crivaient. Sous
ce Renaud, il avait fort dgringol. Il acheva de perdre toute
influence quand l'_Action Franaise_ se fonda.

Le _manager _actuel du _Soleil_ clips esprait peut-tre, s'il
se faisait lire, donner un regain de vogue  sa feuille. Peut-
tre d'autres calculs s'ajoutaient-ils  celui l. En tout cas,
ses chances de russite taient fort problmatiques car nul ne le
connaissait dans la rgion. De plus, son tiquette de royaliste
devait plutt le desservir tant donn que les paysans, ports,
comme ailleurs,  se soumettre au parti qui tient le pouvoir,
gardaient, en leur trfonds, de la tendresse pour l'Empire.

Ce n'taient pas les qualits personnelles qui pouvaient l'aider 
surmonter ces difficults. Esprit troit et d'une culture moins
que mdiocre, dpourvu d'loquence, vaniteux jusqu'au ridicule,
cassant et dsagrable, si infatu de son propre jugement qu'il
rejetait, sans examen, tout avis contrariant ses prjugs et ses
parti-pris, voil succinctement son portrait au moral. Son
physique ne rachetait pas ces dfauts: le poil jauntre, la figure
anguleuse, tiraille de tics nerveux, les yeux bleu-trouble entre
des paupires rouges, un long corps mal bti, une dmarche en
soubresauts, une voix tantt criarde, tantt engloutie dans des
cavernes sans cho -- bref, l'ensemble le plus dplaisant qui se
puisse concevoir.

Il dbuta par une maladresse en s'abouchant avec une vaste barbe,
rdactrice  Lourdes, depuis quelques annes, d'un papier
hebdomadaire qui s'tait donn pour tche  peu prs unique de
fronder, sans rpit, tous les faits, gestes, pas dmarches et
discours de l'vque. Cela, bien entendu, au nom d'un catholicisme
pur.

Quelques gens de bon sens donnrent  M. Renaud des conseils
judicieux sur sa candidature ventuelle. Ceux qui connaissaient le
pays l'avertirent qu'ici -- comme malheureusement dans toute la
France -- les catholiques taient fort diviss sur le terrain
politique et qu'il serait ardu de les unir, ainsi qu'il en
tmoignait l'intention.

Mais lui, sans les couter: -- J'ai un plan infaillible, dclara-
t-il.

Puis il reprit le train et l'on n'entendit plus parler de lui
jusqu' la fin de mars.

Sur ces entrefaites, un autre candidat fit son apparition. Celui-
l tait un agrable zro, un tel nant qu'au regard de lui la
nullit prtentieuse de Renaud offrait presque une certaine
consistance.

C'tait M. Paul Dupuy, fils cadet de Jean Dupuy, pour lors
ministre de je ne sais plus quoi et snateur de la rgion.

Il avait vingt-six ans. On dit que sa jeunesse s'tait dpense en
godailles excessives et que son papa, las de remplir un panier
constamment perc, lui avait donn  choisir entre un conseil
judiciaire et un sige de dput.

Je ne sais pas si la chose est exacte. Mais ce qu'il y a de
certain, c'est que Paul Dupuy tait incapable de prononcer trois
phrases de suite sans bafouiller. On lui fit apprendre par coeur
un vague discours qu'il dbita, tant bien que mal, dans toutes les
runions. Interrompu, interrog, il se mettait  rire, puis
reprenait tranquillement sa phrase  l'endroit o on lui avait
coup la parole.

Au physique, l'aspect d'un petit jeune homme bien pommad,
l'lgance du premier commis d'un grand bazar dans une ville de
province.

Mais il avait pour lui, outre ce pre trs riche et trs influent
parmi la radicaille, la franc-maonnerie, les sionistes,
l'administration, tous les famliques qui guettaient quelques
reliefs de l'assiette au beurre, et un agent lectoral trs expert
dans l'art d'extraire de l'urne une tte de bois, une savate, un
pantin  ressort, bref n'importe quel outil commode  manier pour
les meneurs du Bloc.

Tels taient les adversaires en prsence. Nous allons maintenant
les voir  l'oeuvre (Il y avait aussi parmi les tenants de Paul
Dupuy un certain nombre de libraux tremblants qui se figuraient
que s'ils marquaient de l'hostilit au rgime, la Maonnerie en
profiterait pour faire interdire les plerinages. Erreur totale,
comme on le verra).

Je ne puis ni ne veux tout dire des dessous de cette lection. Je
me contenterai d'en montrer le ct anecdotique. Et je crois que
cela sera suffisant pour renseigner les personnes -- de plus en
plus nombreuses -- qui commencent  prendre en dgot tout rgime
bas sur le principe du suffrage universel...

* * * * *

Le dcor reprsente la grand'place d'Argels, un jour de march.
Comme il a plu toute la nuit prcdente, une boue paisse, o se
mlent force dtritus et fragments de lgumes, enduit le pav
rocailleux. Des montagnards coiffs du bret pyrnen, des
Espagnols couleur pain d'pices, venus des villages de l'autre
versant, s'interpellent en un patois rude dont il est impossible
de comprendre un mot. Des attelages de boeufs, tranant des
chariots aux roues massives, encombrent la chausse. De petits
cochons roses, tachs de noir, vaguent en libert, grognent
belliqueusement contre qui les bouscule, fouillent la fange d'un
groin avide. Des vieilles femmes, juches  califourchon sur des
mulets ou des nes, poussent des cris suraigus pour qu'on les
laisse passer.

 travers cette foule, nous sommes trois qui escortons le
dplorable Renaud, venu l pour faire de la popularit. Nous
arpentons la place de long en large et notre candidat se disloque
le bras  saluer jusqu' terre tous ceux que nous croisons.

Un peu plus loin, Paul Dupuy, flanqu de son tat-major, se livre
au mme exercice.

Il parat que cette dmonstration a pour but de prouver aux
lecteurs combien on les rvre et quel cas norme on fait de leur
suffrage. Et puis cette expression d'humble gratitude, ce sourire
servile si, par hasard, un passant, ahuri par les salamalecs de ce
monsieur si poli, qu'il voit pour la premire fois, rend le salut!

Mais la plupart gardent le bret enfonc jusqu'aux oreilles. Ils
lancent des regards mfiants et semblent assez peu se soucier
d'entrer en relations avec le solliciteur qui tourne autour d'eux,
la bouche dbordante de phrases mielleuses et de promesses
mirifiques!

Je ne puis m'empcher de dire  Renaud:

-- Je crois que vous perdez votre peine et que vous usez en vain
le bord de votre chapeau. Nous aurions d amener un trombone et un
tambour;  force de roulements et couacs, ils auraient piqu la
curiosit de ces braves gens. Nous aurions fait former le cercle:
Vous vous seriez mis au milieu et vous y auriez t de votre
boniment. Voulez-vous que je me mette en qute de musiciens?

Renaud, qui n'entend pas du tout la plaisanterie, me rabroue d'un
ton sec. Je rengaine ma proposition et je me contente de suivre en
silence. Cependant je ne puis m'empcher de penser  part moi que
le mtier de candidat implique pas mal de bassesses et que jamais,
sans doute, le despote le plus babylonien n'obtint de ses
courtisans les marques de plat dvouement que les qumandeurs de
votes prodiguent  leur idole d'un jour: le Peuple souverain.

Puis le souvenir me vient d'une parade du mme acabit  laquelle
j'assistai  Fontainebleau lors d'une prcdente lection. Je
suivais l'avenue du chemin de fer lorsque je vis un groupe de deux
ou trois personnes qui marchaient devant moi. C'tait M. Ouvr,
candidat, qui, escort de ses acolytes, sonnait  toutes les
portes sans en passer une seule. Au domestique ou  la bonne venus
ouvrir, il glissait sa carte corne en demandant, d'une voix
cline, qu'on la remt avec ses compliments trs chauds, au matre
de la maison. Ensuite il ployait l'chine devant le serviteur
bahi par toutes ces politesses, et poursuivait le cours de ses
exercices.

-- Il faut admettre, me dis-je, que, dans les Pyrnes comme en
Seine-et-Marne, l'lecteur aime  tre flagorn. Tous les quatre
ans, il gote, pendant quelques semaines, la volupt de tenir  sa
merci une sorte de mendiant qu'il peut lanterner, brusquer,
bafouer sans en recevoir autre chose que des sourires approbateurs
et des tmoignages de soumission. Il est vrai qu'une fois
l'lection termine, ce sera son tour de s'vertuer  conqurir la
bienveillance de son reprsentant dans la parlote mphitique qui
tient ses assises au Palais Bourbeux...

Comme je mditais de la sorte, un vieux paysan s'approcha, tira
Renaud par la manche et lui fourra sous le nez une liasse de
papiers malpropres que timbrait l'effigie de Marianne.
Difficilement, en un franais approximatif, et truff de mots de
patois, il expliqua qu'il avait un procs, pour hritage, perdu en
premire instance et en appel, pendant en cassation. Il exigeait
que l'infortun candidat prt connaissance des pices sur l'heure
et s'occupt, sans dsemparer, de lui faire rendre justice.

Renaud tait au supplice. Il essaya de quelques phrases
amicalement dilatoires. Puis il tenta de s'esquiver. Mais l'autre
se cramponnait, exigeait qu'on lui donnt sur l'heure un gage
qu'on s'occuperait de son affaire. Il promettait en retour de
voter et de faire voter son gendre et ses trois fils pour celui
qui lui obtiendrait gain de cause. J'ai su qu'il avait relanc de
la mme faon Dupuy junior et son comit.

Nous ne russmes  lui chapper qu'en nous rfugiant dans la
maison d'un de nos partisans chez qui nous devions rencontrer
quelques influences qui disposaient d'un certain nombre de votes
et qui dsiraient nous les cder au plus juste prix.

* * * * *

Qu'on n'aille pas s'imaginer que j'exagre quand je parle de
ngoce. Dans les Hautes-Pyrnes, le trafic des votes se pratique
ouvertement sans qu'on emploie ces euphmismes et ces
circonlocutions par o, ailleurs, on tente d'attnuer le cynisme
du procd.

Pour les Bigourdans, un suffrage, cela se vend comme une botte de
poireaux ou une douzaine d'oeufs.

Nous en emes de suite la preuve car, aprs quelques phrases de
prambule, un des personnages qui nous attendait pour nous offrir
son appui, nous exhiba une liste de ses feudataires.

-- Voil, nous dit-il, ce sont presque toutes les voix de trois
villages -- il nous les nomma -- je vous les laisserai  trente
sous, l'une dans l'autre. L... (C'tait l'agent de Dupuy) ne m'en
donne que vingt-cinq. Il dpend de vous d'avoir la prfrence...

Ces moeurs lectorales s'expliquent. Les trois quarts de
l'arrondissement sont dans la montagne. Or la montagne ne rapporte
gure surtout dans les villages situs  plus de huit cents mtres
de hauteur. Depuis bien des annes, les paysans, vous  la gne,
ont coutume de vivre de l'tranger; leurs revenus, ce sont les
baigneurs de Cauterets, de Saint-Sauveur, de Barges qui les leur
fournissent; ce sont aussi les touristes de Gavarni et du
Vignemale; ce sont encore les candidats  la dputation.

La chose est tellement admise, les bnfices d'une lection sont
si parfaitement escompts qu'une des proccupations des lecteurs
c'est de faire durer la pluie d'or. Je me rappelle l'exclamation
joyeuse d'un Lourdais lorsqu'on apprit qu'il y avait ballottage: -
- Quelle chance, je vais gagner encore quelques louis!...

Cela signifiait que, vu la priptie, il se prparait  vendre son
vote une seconde fois -- et le plus cher possible.

Autre exemple typique: le village d'A..., perch  quinze cents
mtres dans un massif granitique  l'est de Cauterets, tait d'un
abord trs difficile. On n'y parvenait que par un sentier en
casse-cou, bord de roches abruptes et de prcipices. Il tait
tout  fait impossible aux autos de s'y risquer.

Or les habitants enviaient fort la bonne fortune de leurs voisins
qui possdaient un casino, des sources thermales et une belle
route en lacets parcourue par un tramway lectrique.

-- Nous aussi, disaient-ils, nous avons de l'eau sulfureuse, des
points de vue renomms, des htels qui ne demandent qu'
s'agrandir. Il ne nous manque qu'un chemin praticable aux
voitures... Mais la commune est pauvre et il nous faudrait de
l'argent pour le construire.

Des demandes de subvention au conseil gnral et au ministre des
travaux publics n'avaient pas t accueillies.

Mais les candidats  la dputation taient l et l'on pourrait
peut-tre leur soutirer une somme suffisante pour commencer les
travaux.

Du moins c'est ce que se dirent les fortes ttes du pays. Une
dputation fut envoye  Renaud et lui demanda tranquillement
quatre mille francs; moyennant quoi tout le village s'engageait 
voter pour lui.

Renaud se droba non sans peine; mais, une fois, par hasard, il
eut inspiration assez subtile: -- Je ne puis pas grand-chose, dit-
il aux dlgus, tant de l'opposition, mais M. Dupuy qui est au
mieux avec le gouvernement vous obtiendra une subvention et tout
d'abord vous versera sans doute de sa poche la somme qui vous est
immdiatement ncessaire. Allez donc le trouver. Si vous chouez
et que je sois lu, alors je vous viendrai en aide.

Les montagnards ne se le firent pas rpter. Ils s'amenrent
auprs de Dupuy et, navement, lui dirent qu'ils taient envoys
par Renaud pour lui rclamer les quatre mille francs en question.
Le jeune blocard, mis en mfiance par ses agents qui flairaient un
pige de l'adversaire, comprit que s'il s'excutait, cette
largesse pourrait servir, par la suite,  prtexter une demande
d'invalidation.

Il refusa. Malheureusement, il tait seul au moment o les
solliciteurs l'abordrent. Il ne sut pas attnuer leur
dsappointement par quelques promesses enveloppes de phrases
bnisseuses et lnitives. Il les envoya promener rudement et ne se
priva mme pas d'assaisonner sa rebuffade de quelques pithtes
dsobligeantes.

Furieux et humilis, les montagnards se retirrent en jurant
qu'ils lui feraient payer cher sa grossiret.

De fait, au premier tour de scrutin comme au ballottage, ils
votrent en majorit pour Renaud.

D'autres se montraient moins exigeants. Tel l'adjoint d'un village
de la plaine situ  une quinzaine de kilomtres de Lourdes, sur
la route de Bagnre. Celui-l, prvenu que nous devions tenir une
runion dans sa commune, vint au devant de nous afin de nous
taper avant que ses concitoyens fussent mis  mme de nous
dvaliser.

Il arrta l'auto, se nomma, fit connatre sa qualit. Puis,
affirmant qu'il disposait d'une vingtaine de voix: sa famille, ses
dbiteurs, ses valets, il nous les offrit  condition qu'on lui
achterait une paire de boeufs.

On se garda bien de lui rpondre par une fin de non-recevoir.
Seulement on ne lui remit qu'un acompte de cinquante francs en lui
promettant qu'il toucherait le reste de la somme aprs l'lection.
J'ai su qu'il avait fait la mme demande  l'agent de Dupuy et
qu'il avait obtenu cent francs aux mmes conditions.

D'ailleurs rien n'tait plus cocasse que l'clectisme de tous ces
lecteurs. Ils s'inquitaient fort peu de s'enqurir de l'opinion
que reprsentait le candidat. Aux runions c'est  peine s'ils
coutaient les discours. Chacun d'eux calculait  part soi le
profit qu'il pourrait tirer de la circonstance et guettait le
moment de prendre  part l'un de nous pour lui extirper quelque
monnaie. Ils estimaient que l'argent tait bon  empocher d'o
qu'il vnt. Quant  leurs convictions politiques, ils votaient
d'aprs des intrts locaux qui n'avaient rien  voir avec
l'intrt gnral. Il y eut mme une commune, largement arrose
par Dupuy comme par Renaud, o, le jour du scrutin, personne ne se
prsenta pour voter: cela leur tait tellement gal! Le maire et
le matre d'cole rdigrent un procs-verbal de fantaisie, o
afin de se rconcilier l'administration, ils attriburent la
majorit  Dupuy.

Enfin dans beaucoup de villages, ds qu'une runion tait
annonce, on plaait une vedette sur la route qui signalait
l'approche de l'un ou l'autre candidat. Aussitt, suivant le cas,
l'on dployait, entre deux arbres, une bande de calicot portant
imprims en grosses lettres ces mots: _Vive Dupuy! _ou_ Vive
Renaud!_ Puis les jeunes gens de l'endroit, sonnant du clairon,
battant du tambour, faisant flotter un drapeau tricolore, venaient
 notre rencontre. Suivaient deux ou trois mioches porteurs de
bouquets. Et cette manifestation spontane de la faveur populaire
cotait dix francs.

La chose tait si bien entendue comme cela que nous tenions la
pice prte d'avance...

Parfois la runion avait lieu dans un cabaret. Ceci amenait alors
des incidents drolatiques. Ainsi, nous tions arrivs au village
de G...  l'improviste. Le maire, tenancier d'un des deux
estaminets du pays, tait absent. Nous allons  l'autre. Comme
c'tait la coutume, nous faisons servir une dizaine de litres de
vin  quatorze sous. Puis Renaud dbite sa harangue devant quatre
podagres et un sourd-muet; et nous retournons  Lourdes aprs
avoir laiss vingt francs pour la consommation (_Le plus terrible,
c'est qu'il fallait trinquer. Le vin noir qu'on nous versait tait
copieusement frelat. Il corrodait l'estomac comme si l'on et
aval du vitriol.)_

Le soir, vers dix heures, nous finissions de dner quand le garon
nous prvient que le maire de G... tait l, demandant  nous
parler. On le fait entrer, on l'assied, on lui entonne du punch et
on lui demande, avec dfrence, ce qu'il dsire.

Alors, d'un grand sang-froid, il nous explique que s'il avait t
l lors de notre passage, nous serions srement alls chez lui, et
qu'ayant rat cette occasion de gagner vingt francs, il venait
chercher le louis auquel il estimait avoir droit.

Ds qu'on le lui eut donn, accompagn de quelques plaisanteries
qui le laissrent impassible, il repartit sans mme remercier.
C'tait son d qu'il venait toucher, voil tout.

Notez qu'il tombait un pluie mle de neige et que de G... 
Lourdes il y a douze kilomtres  couvrir par des chemins de
montagne tellement atroces que, l'aprs-midi, nous avions t
obligs de laisser l'auto en arrire et de grimper, prs de mille
mtres, dans une boue opaque o nous enfoncions jusqu' mi-jambe.

N'importe, le digne maire s'enfila six lieues dans ces conditions
et en pleine nuit pluvieuse pour gagner vingt francs. Il aurait
t vraiment cruel de les lui refuser...

Dans les villes: Lourdes, Argels, Cauterets, Luz, la vnalit des
lecteurs s'affichait peut-tre un peu moins crment; et puis il y
avait, tout de mme, un certain nombre de convaincus qui ne
mettaient pas leur vote  l'encan.

Mais ceux-l, Renaud trouva le moyen de se les aliner pour la
plupart.

J'ai dit plus haut que lorsque nous lui avions soumis quelques
observations sur la difficult d'tre lu dans un arrondissement
o les catholiques taient fort diviss, il nous avait rpondu
qu'il possdait un moyen sr de se concilier tous les suffrages.

Or voici ce qu'il imagina.

D'abord, il lui fallait se faire pardonner sa qualit de directeur
d'un journal royaliste qui indisposait les rallis, les
bonapartistes et les dmocrates fort nombreux parmi les
catholiques militants de la rgion.

Rien de plus simple: il mit son drapeau dans sa poche et dclara
textuellement qu'il y avait en lui deux personnes: un royaliste,
laiss  Paris et dont il demandait ingnument qu'il ne ft pas
question; un reprsentant de la catholicit mondiale _(sic)_ qui
brlait de zle pour l'glise en gnral et pour les intrts de
la Grotte en particulier.

C'tait l un _distinguo _peu facile  faire accepter. Aussi on ne
l'accepta point. Les blocards et francs-maons ne cessrent, comme
s'il n'avait rien dit, de le dnoncer comme royaliste honteux. Les
catholiques appartenant  d'autres partis que le sien estimrent
que ce ddoublement provisoire ne leur fournirait aucune garantie.
En outre, ils craignaient de faire suspecter la sincrit de leurs
propres convictions, s'ils votaient pour lui.

Enfin maints royalistes s'offusqurent de le voir renier en
paroles, ne ft-ce que pour un mois, l'opinion qu'il soutenait
dans son journal. Ils jugrent peu digne cette faon de dposer,
comme une valise  la consigne d'une gare, les principes et les
ides qu'ils dfendaient ailleurs comme seuls aptes  rgnrer la
France.

Rsultat: au jour du scrutin, beaucoup s'abstinrent ou votrent 
bulletin blanc.

 Lourdes, notamment ceux qui lui octroyrent leur suffrage, le
firent soit parce qu'ils partageaient les animosits et les
rancunes de la barbe solennelle qui combattait l'vque dans la
feuille de chou dont j'ai parl, soit parce qu'ils taient
partisans des membres de l'ancien conseil municipal dgomms
rcemment. Ces derniers pensaient se servir de Renaud pour
reconqurir de l'influence en travaillant  son lection. En cas
de russite, ils comptaient bien s'appuyer sur ce premier succs
pour ressaisir leurs siges. C'est pourquoi ils entrrent presque
tous dans le comit du catholique mondial.

Ces rivalits, ces ambitions, ces intrts contradictoires, ces
convictions froisses ne permettaient gure d'augurer le succs.

Renaud acheva de compromettre ses chances par une gaffe formidable
-- et plus qu'une gaffe -- qui lui alina dfinitivement une bonne
partie du clerg ainsi que les chrtiens dsintresss qui, aimant
la Sainte Vierge avec abngation, mettent sa gloire bien au-dessus
de toutes les vilenies et de tous les calculs dont on est obsd
sitt qu'on sort du domaine immdiat de la Grotte.

Donc, notre dsolant candidat rsolut de se concilier les femmes
de Lourdes. Il les convoqua  une runion o il leur exposerait le
vrai moyen de sauvegarder la Grotte et d'en assurer la prosprit.
Ayant jug l'individu  sa valeur, nous n'tions pas sans
inquitudes sur ses projets. Mais nous emes beau lui demander
quels arguments il entendait dvelopper devant ses auditrices, il
refusa de nous les rvler et se contenta de nous affirmer que sa
dialectique serait irrsistible.

Attires par la curiosit, les dames influentes de la ville
vinrent en assez grand nombre. Pour commencer, Renaud leur fit
distribuer des fleurs. Dans sa pense, cette galanterie devait
tre irrsistible. Or elle ne contribua qu' le rendre un peu plus
ridicule. Quand il prit la parole, les trois quarts de
l'assistance se moquaient de lui. Mais elles ne tardrent pas  se
fcher.

Il y avait de quoi: en effet Renaud leur exposa que s'il tait
lu, il s'occuperait aussitt d'enlever  l'vque
l'administration des biens de la Grotte. Ensuite il fonderait une
socit qui capitaliserait les sommes considrables verses par
les plerins. Puis elle mettrait des actions qui, certes, vu la
vogue du plerinage, seraient tout de suite trs haut cotes et
fourniraient de gros dividendes aux preneurs.

Renaud s'attendait  des acclamations. Aussi fut-il fort surpris
quand il s'aperut  quel point il avait fait fausse route. Les
femmes ne le hurent point, parce qu'elles taient fort bien
leves. Mais elles gardrent un silence glacial quand le
malheureux, s'enfonant de plus en plus, les pria d'exposer 
leurs proches les avantages de sa combinaison.

Dehors, leur indignation clata. Faisant presque toutes partie de
l'Hospitalit, elles donnaient leur temps, leurs forces, leur
argent sans compter, heureuses de servir la Vierge, d'assister les
malades et les pauvres pour l'amour de Dieu. Jamais il ne leur
serait venu  l'esprit de monnayer leur dvouement.

Que valait donc ce soi-disant catholique qui, plus sordide qu'un
Juif, ne voyait dans les merveilles de foi, d'esprance et de
charit dont la Grotte est le sanctuaire, qu'un prtexte 
spculations de bourse et qu'un moyen sduisant de faire fortune?

Telle tait l'aberration de Renaud qu'il ne voulut jamais
comprendre qu'il s'tait coul dans l'opinion des chrtiens
sincres par sa mconnaissance des mobiles d'ordre surnaturel qui
dterminent les hospitaliers de Lourdes et par les malpropres
apptits de lucre que dnonait son discours.

* * * * *

J'en ai dit assez. Il est, je pense, dmontr, qu' Lourdes comme
ailleurs, le fonctionnement du suffrage universel ne produit que
des trafics, des intrigues et des capitulations de conscience bons
 coeurer quiconque garde le souci de sa propret morale.

L'ennui d'tre forc, malgr moi, d'assister  cette comdie
fangeuse n'tait compens que par le plaisir d'explorer la
montagne au hasard des runions lectorales et d'y admirer
d'incomparables sites. Il y eut aussi quelques expditions
amusantes.

Celle-ci par exemple.

Un soir que nous tions  Argels, en train de prendre du th,
aprs une fatigante tourne dans la montagne, un personnage
mystrieux fut introduit qui se dit dlgu par un groupe radical
de Tarbes. On lui demanda ce qu'il dsirait. Alors il nous
expliqua que ses amis ayant des raisons d'entraver la candidature
de Dupuy, nous proposaient des armes contre lui.

Quelles raisons? demandons-nous?

Il ne consentit pas  les donner nettement.  travers les
explications confuses qu'il bgaya, nous comprmes cependant que
Dupuy pre les avait dsobligs et qu'ils cherchaient  se venger
en jouant quelque mauvais tour  son fils.

Et comment pouvions-nous les y aider?

Voici: ses amis avaient rdig un texte fltrissant, au nom des
immortels principes, certaines manigances de la famille Dupuy.
Ils nous le confieraient, nous le ferions imprimer et afficher et
cela pourrait enlever des votes  notre adversaire.

Aprs dlibration, nous acceptons cette alliance occulte.
L'envoy nous remet alors une dclaration compose sur la machine
 crire et o la famille Dupuy tait accuse de divers mfaits
plus ou moins saugrenus tels que celui de pactiser en secret avec
la raction. La diatribe se terminait par une adjuration aux
lecteurs rpublicains de s'abstenir et tait signe: _Un groupe
de radicaux sincres._

Puis l'envoy se retira aprs nous avoir fait remarquer que, pour
que l'authenticit du document ne ft pas suspecte, il nous
fallait en user de faon  ne pas laisser souponner que nous nous
en faisions les propagateurs.

Il avait raison. Aussi prmes-nous le parti de le faire imprimer 
Pau, car  Lourdes ou  Argels, la manoeuvre aurait t aussitt
dmasque. Pour l'affichage nous oprerions de nuit, nous-mmes,
afin de ne mettre aucun afficheur professionnel dans le secret.

La manoeuvre ainsi conue, je partis le lendemain matin pour Pau;
l'affiche y fut imprime en quelques heures, et tire  plusieurs
centaines d'exemplaires. Je rapportai le paquet le soir  Lourdes.

Mais pourquoi ces radicaux dissidents refusaient-ils de rprouver
ostensiblement les Dupuy?

Ah! c'est que, comme me l'expliqua, par la suite, l'un d'eux qui
avait pris part au complot, ils voulaient bien nuire  leurs
coreligionnaires politiques mais ils se souciaient fort peu de
s'exposer  des reprsailles.

Restait l'affichage. Pour que la chose russt, il fallait oprer
en une seule nuit et encore ne pouvions-nous tendre l'affichage 
toutes les communes de l'arrondissement car si l'on mettait trop
de gens dans le secret, fatalement notre entente avec les
rdacteurs du papier serait divulgue.

Tout s'arrangea. Des amis srs se chargrent de tapisser les
murailles de Lourdes, d'Argels et de Cauterets. Pour le reste,
nous nous concertmes, l'avou R..., un patron d'htel nomm L...
et moi. L'avant-veille du scrutin, nous partirions de Lourdes,
dans une grande limousine o nous chargerions nos pots  colle, le
ballot d'affiches et des pinceaux. Nous serions vtus de blouses
et coiffs de vagues casquettes. En partant  9 heures du soir et
en y mettant de l'activit nous pouvions avoir termin  l'aube:
il y aurait des affiches  Saint-P,  Pierrefitte,  Luz,  Saint
Sauveur et dans plusieurs villages de la rive droite du Gave.

Ainsi fut fait. Comme renfort, je m'tais adjoint Pierre, le
domestique de la maison o je logeais. C'tait un garon discret
et dgourdi dont l'aide nous serait utile.

Nous commenons par Saint-P. Nous nous tions partag la besogne
de la manire suivante: en entrant dans chaque bourgade nous
prenions R... et moi le ct droit de la rue principale, L..., et
Pierre, le ct gauche et nous collions nos affiches dans tous les
endroits propices.

De Saint-P, qui est dans la plaine, nous regagnons Lourdes en
quatrime vitesse; nous contournons la ville pour ne pas tre
reconnus et nous filons tout droit sur Pierrefitte o nous
renouvelons la manoeuvre. La chose allait fort rapidement: je
n'aurais pas cru que le mtier d'afficheur tait aussi facile 
exercer.

De Pierrefitte nous couvrons,  grande allure, les onze kilomtres
de la route qui monte  Luz.

De Luz nous nous rendons  Saint-Sauveur. Nulle part nous ne fmes
drangs: personne dans les rues -- les montagnards se couchent de
bonne heure -- tout dormait sauf quelques chiens vigilants dont
les abois furieux ne russirent pas  donner l'alarme.

Le plus gros de la besogne tait fait; mais le violent exercice
auquel nous venions de nous livrer nous avait ouvert l'apptit.
Heureusement L..., homme de prvoyance, avait emport un vaste
panier contenant des volailles froides, des sandwichs au
roastbeef, plusieurs bouteilles de vieux vin et une fiole pleine
de caf trs fort.

En descendant de Luz, nous dcidons de faire collation. Nous nous
arrtons sur un pont franchissant un gouffre au fond duquel le
Gave cumait en grondant. Il tait trois heures du matin.

Le repas fut dlicieux: clairs par une lampe  actylne au
plafond de la limousine, nous dvorions et nous trinquions en
changeant des propos dpourvus de mlancolie. Bien entendu le
chauffeur avait part au festin: c'tait un personnage jovial, trs
expert dans son art. De plus, tranger au pays, bien pay, cette
randonne nocturne l'amusait beaucoup.

Pour terminer, nous suivmes, ainsi qu'il tait convenu, la rive
droite du Gave.  quatre heures et demie, nous collions nos
dernires affiches sur les murs de Lugagnan et comme cinq heures
sonnaient  la basilique, nous rentrions  Lourdes o nous nous
sparmes pour aller prendre un repos bien gagn.

* * * * *

Or, malgr cette affiche de la dernire heure, au scrutin de
ballottage, Dupuy fut lu  une majorit formidable.

Ds le dbut de la campagne, j'avais prvu ce rsultat car je
connaissais l'esprit du pays; puis il ne m'avait pas fallu
longtemps pour constater l'insuffisance de Renaud. Ses
imaginations burlesques, ses gaffes et surtout cette odieuse
btise de vouloir mettre la Grotte en actions avaient achev de le
discrditer.

Y a-t-il une moralit  tirer de cette msaventure?

Assurment celle-ci: on ne saurait en vouloir aux lecteurs qui
votent selon leurs intrts les plus immdiats. Ce faisant, ils
assurent leur tranquillit, parfois leur gagne-pain.

Agir autrement ce serait se conduire en hros. Et peu d'hommes,
surtout en notre temps de matrialisme plat, sont capables
d'hrosme.

Tant que le suffrage universel fonctionnera, tant que notre pays
subira l'absurde principe de l'galit politique et la tyrannie
d'une administration centralise  outrance, il en ira de mme.

Toujours des paysans, qui font le grand nombre, voteront pour le
pouvoir quel qu'il soit. Aussi est-ce nourrir une chimre que de
croire qu'on amliorera le rgime en modifiant les conditions du
vote.

Ce n'est point pour des harangues, des affiches et des scrutins
qu'on renversera l'quipe de malfaiteurs qui oppriment et
dvalisent la France sous prtexte de Rpublique. Seul un matre,
soutenu par les honntes gens, par les patriotes qui veulent
gurir de cette maladie infectieuse: l'esprit de la Rvolution,
peut les rduire  l'impuissance.

Le coup de force: il n'y a pas d'autre moyen de salut...

NOTE

Comme je l'ai dit, dans l'arrondissement d'Argels, la
proccupation qui domine force lecteurs c'est d'assurer le
maintien des plerinages. Beaucoup de ceux qui donnrent la
majorit  Dupuy invoquaient cette excuse: le jeune homme tant
appuy par le gouvernement, et ayant dclar, tant qu'on voulait,
qu'il dfendrait la Grotte, il tait habile de voter pour lui.

Or je crois que c'est l un calcul sans porte. En effet ce qui
empche l'interdiction des plerinages, c'est l'intrt
pcuniaire: les cinq cent mille plerins qui viennent chaque anne
 Lourdes y laissent normment d'argent dont bnficient les
Compagnies de chemin de fer, les hteliers, les commerants de
tout genre, les paysans qui approvisionnent la ville. D'autre
part, les terrains ont acquis une plus-value trs forte; on btit
sans cesse et des socits financires, dont le Crdit foncier, en
tirent des profits considrables.

C'est pour ces raisons trs prosaques que le gouvernement ne
ferme pas la Grotte malgr les objurgations de la franc-
maonnerie.

Si donc l'arrondissement lisait un dput de l'opposition, rien
ne serait chang, celui-ci ft-il plus ractionnaire que feu Blanc
de Saint-Bonnet.

Il y aurait  la Chambre un bavard ou un muet de plus. Et voil
tout.

CHAPITRE VIII
SOUFFLEURS DE BULLES, NOCTAMBULES, SOMNAMBULES

Revenons un peu sur la priode littraire dont j'ai donn une
esquisse au premier chapitre de ce livre. Elle mrite de retenir
l'attention parce qu'elle rvle un tat d'esprit assez semblable
 celui qui,  la mme poque, prdominait chez un grand nombre de
thoriciens: sociologues et politiques. Je veux dire
l'individualisme.

En somme, l'individualisme tant une doctrine strile,
n'impliquant gure que des ngations et des mouvements de rvolte
contre les doctrines traditionnelles qui, seules, peuvent
maintenir l'union entre concitoyens, en le prconisant, en nous
efforant de l'appliquer dans nos oeuvres, nous ajoutions au
dsordre et  l'incohrence dont souffrait, dont souffre encore
notre pays.

Nous ne pouvions gure tre rendus responsables de cette anarchie.
En effet, notre formation d'art s'tait faite, en grande partie,
par le romantisme, c'est--dire par une littrature qui exalte le
sentiment et la passion au dtriment de la raison, l'outrance au
dtriment de l'quilibre. levs, pour la plupart, sans croyances
religieuses, nous ignorions ce sens de l'ordre spirituel et moral
que l'glise inculque  ses fidles en leur fournissant le frein
unique contre les carts de la nature humaine. Les ides fausses
dont la Rvolution frelata les intelligences pendant tout le cours
du dix-neuvime sicle nous tenaient en garde contre les bienfaits
de l'ordre matriel reprsent par la Monarchie. L'alliance
salutaire de celle-ci avec l'glise ne nous reprsentait qu'un
intolrable despotisme. L'histoire antrieure  89, nous l'avions
apprise chez des sectaires qui ne cherchaient dans les
institutions du pass qu'un prtexte  dclamations errones ou
des tares, plus ou moins fictives, pour motiver leurs rancunes et
leur haines. Au point de vue scientifique, les hypothses fragiles
du dterminisme nous avaient t donnes pour des certitudes. De
ce fait, beaucoup d'entre nous en taient devenus follement
fatalistes. Enfin, les mtaphysiques allemandes, soit les
sophismes troubles d'Hegel, soit les mornes aphorismes de
Schopenhauer, soit la mgalomanie de Nietzsche empoisonnaient bien
des cerveaux. D'autres s'taient imbus d'occultisme ou de
panthisme.

Le tout formait un amas de doctrines contradictoires, une
atmosphre de nues fuligineuses o nous ttonnions parmi les
sursauts de l'imagination et les caprices de l'instinct.

Ajoutez l'invasion des barbares dans la littrature. Il y eut
quelques annes o la France littraire parut oublier que c'tait
elle qui avait instruit, dgrossi quelque peu ces Scandinaves, ces
Teutons, ces Slaves dont on prtendait nous imposer les
divagations comme des modles de style et de pense fort
suprieurs  ceux que fournissait l'art classique. On nous proposa
de nous mettre  l'cole chez Ibsen, Tolsto, Novalis, Jean-Paul
Richter, que sais-je?

D'autre part force trangers, installs chez nous depuis peu, se
mettaient  publier dans notre langue. Et ces mtques
s'acharnaient  bouleverser notre syntaxe et notre prosodie.

Les Juifs, qui portent avec eux tous les ferments de destruction
et de corruption, jourent un rle considrable dans cet assaut
donn  notre esthtique.

Et la France, prise soudain de cosmopolitisme, engourdie par
l'opium dmocratique, laissa ces bandes suspectes, issues de
ghettos puants, la circonvenir. Elle souffrit les insultes du Juif
Nordau, les monitions outrecuidantes du Juif Brands. Les potes
assistrent, sans empoigner le sifflet, aux controverses du Juif
Kahn et de la Juive Krysinska qui se disputrent le mrite (?)
d'avoir invent un nouveau vers libre o toutes les rgles taient
pitines avec dsinvolture.

Ce furent des Juifs galement qui propagrent tout d'abord les
thories anarchistes et qui se firent les apologistes des pomes
rdigs en un charabia des plus obscurs o Stphane Mallarm
dpensait sa nvrose.

Ceux-l, les frres Natanson, venus de Varsovie, fondrent la
_Revue blanche_ o collaboraient, avec quelques Franais dvoys,
diverses tribus hbraques. Les Bernard Lazare, les Cohen, les
Blum, les Cahen, les Bloch, les Ular y pullulaient, s'y livraient
 des acrobaties de style et de pense que quelques nafs et un
certain nombre de dtraqus s'empressaient d'imiter.

Henri de Bruchard, dans ses incisifs _Petits Mmoires du temps de
la Ligue, _a fort bien dcrit ce milieu. Il a croqu sur le vif
ces juifs boursiers, assoiffs de boulevard, portant dans les
lettres, avec de fausses apparences de mcnat, ce got malsain de
parodier et de parader qui est le propre de leur nation hassable,
et tranant derrire eux toute une quipe de ghetto dont ils
infligrent le style, les images, les dgnrescences  une
jeunesse sans guides, sans appui, que l'anarchie littraire
attirait en raction des bassesses et des mdiocrits de la
salonnaille opportuniste. En ralit, la meilleure part du labeur
fourni par les revues de jeunes aboutissait  cette officine o
les esthtes coudoyaient les usuriers, les peintres
impressionnistes, les lanceurs de bombes, o se tutoyaient et
s'associaient bookmakers et auteurs dramatiques.

De Bruchard donne ensuite une peinture fort amusante et fort
exacte du salon des Natanson: Chaque jour ils semblaient couvrir
d'un mauvais vernis boulevardier la crasse importe du Ghetto de
Varsovie. Ne s'avisaient-ils pas de protger les peintres? On
devine, par exemple, quelle peinture tait exalte par ces affols
de modernisme. Ils se lanaient aussi dans leur monde et
s'avisrent de donner des soires. Ce fut mme assez comique.

videmment on ne pouvait avoir d'emble l'lite parisienne. Aussi
se contentait-on chez les Natanson de la famille Mirbeau, de
Clemenceau, de Marcel Prvost. Puis, pour faire nombre, quelques
gens de lettres et obligatoirement les collaborateurs de la revue.

Dans les salons rdait le vieux pre Natanson, sournois et
mfiant, qui songeait  son ghetto et qui se rappelait l'choppe
d'autrefois, le quartier malpropre, refuge de toute sa vie...

Paris s'amusa fort des glorioles que les Natanson affichaient.
Ds leur second bal, la Pologne dlgua tous ses juifs,
traducteurs de romans trangers, rdacteurs d'agences de presse
tripliciennes, correspondants des gazettes smitiques du monde
entier. Puis apparut l'arme des traducteurs. Une invasion
d'Anglais, d'Amricains, de Sudois, de Danois, d'Allemands tomba
sur nos libraires. Dans la presse, c'tait l'pre concurrence des
petits juifs si humbles la veille, la monopolisation du thtre,
le boycottage pour tout ce qui portait un nom franais...

Malgr son dreyfusisme militant, malgr l'appui que lui donnaient
maintes juiveries influentes, la _Revue blanche_ priclita. Ses
fondateurs, ayant subi des revers  la Bourse, en cessrent la
publication et cdrent leurs abonns  l'un de leurs compatriotes
le Juif Finckelhaus dit Jean Finot qui se vantait d'avoir pour
lectrices de sa _Revue_ toutes les ttes couronnes.

* * * * *

Toutefois dans ce tohu-bohu de dclamations anarchistes et de
littrature extravagante, quelques uns gardaient le sens de la
tradition franaise et combattaient sans merci les infiltrations
du cosmopolitisme.

Ainsi Charles Maurras qui, ds lors, avec une logique implacable
et un art consomm, maintenait les droits de la culture grco-
latine. Il soutenait l'cole romane et refusait absolument  l'art
germanique le droit de rivaliser avec l'hellnisme.

Nous emes, tous deux,  cette poque (1891) une polmique assez
intressante. Imprgn de Wagner jusqu'aux moelles, j'avais avanc
que les hros de _Niebelungen _valaient bien ceux de l'_Iliade_ et
de l'_Odysse_. Et je reprochais  Maurras son parti pris en
faveur des derniers.

Maurras me rpondit (dans la revue l'_Ermitage_): Des nombreux
adversaires de l'cole romane, vous ftes  peu prs le seul 
montrer de la courtoisie. Vos discours furent vhments et je n'y
lus aucune injure. Je n'y vis pas la moindre trace de cette basse
envie qui enfla tout l't les moindres ruisseaux du Parnasse.
Vous compariez les _Niebelungen _ l'_Iliade._ Vous osiez opposer
Brunehild  Hlne, Siegfrid au valeureux Achille. Vous rpandiez
sur nos flibres un singulier ddain et vous russissiez  dire
ces blasphmes dans la prose d'un honnte homme.

Vous rpondre? J'en eus envie. Mais les vnements vous
rpondaient d'eux-mmes.

Il y a peu de jours encore, un pote anglais passait le dtroit.
Ne dclarait-il pas, comme on l'interrogeait sur les poques de la
littrature franaise que la plus brillante tait,  son got, le
temps des cours d'amour.

Et il ajoutait que Swinburne, Morris et Rossetti et lui-mme
devaient leur science et leur art aux exemples des grandes
trouveurs gascons et provenaux...

Aprs quelques considrations sur Shakespeare, Maurras ajoutait:
Ceux  qui il convient d'aimer l'art prraphalite iront visiter
les glises de l'Ombrie plutt que la maison Morris. Ils
tudieront l'hellnisme ailleurs que dans le _Second Faust_ et
prcisment dans les oeuvres o le plus grand gnie du Nord est
all, en ncessiteux, recueillir de beaux rythmes et de belles
penses. Si, en effet, on nglige ce qu'il tira de l'art roman, je
ne sais trop  quoi se rduit l'art des Barbares. Ou plutt je le
sais pour l'avoir indiqu dj: il reste aux potes septentrionaux
ce qui peut aussi bien se trouver n'importe o: un sang riche, des
nerfs sensibles et du talent. Mais ceci ne se transmet point.
C'est la matire des oeuvres d'art. Ce n'en est point la forme.
C'est un secret tout personnel et l'on ne s'assimile point de
pareils caractres: ils ne s'enseignent pas...

On sait comment, depuis, Maurras n'a cess de dvelopper les ides
si judicieuses qui nourrissent son esthtique et aussi sa
politique. Certes, des esprits de notre gnration, il tait celui
qui pouvait le mieux rapprendre la mesure et le got  la pense
franaise. Il a continu, il continue tous les jours et beaucoup -
- je ne fais pas scrupule d'avouer que j'en suis -- s'instruisent
 son cole.

* * * * *

Aprs avoir donn, autant que quiconque, dans les divagations
germaniques et juives, je commenai pourtant  ragir. Je demeurai
fru d'antichristianisme et vaguement libertaire; mais je pris en
grippe les thories nbuleuses du symbolisme et plus
particulirement les oeuvres o des potes, perdus d'abstraction,
tentaient de les appliquer. Mallarm tant leur grand homme,
j'attaquai Mallarm.

On ne saurait se figurer aujourd'hui l'influence prise par ce
rhteur abscons sur nombre d'esprits qui, par ailleurs,
raisonnaient quelquefois juste mais qui, ds qu'il s'agissait de
ses vers nigmatiques ou de sa conversation tarabiscote, se
mettaient  dlirer sans mesure.

Ah! les mardis de Mallarm, ces runions o maints potes se
suggestionnaient pour dcouvrir des abmes de beaut dans les
propos mystrieux du Matre!

J'en ai donn, jadis, un croquis que je crois intressant de
reproduire.

On s'entassait sur des chaises, des fauteuils et un canap, dans
un petit salon que remplissait bientt un nuage de fume de tabac.

Perdu dans ce brouillard symbolique, Mallarm se tenait debout,
adoss  un grand pole en faence. La conversation tait lente,
solennelle, toute en aphorismes et en jugements brefs. Parfois de
grands silences d'un quart d'heure tombaient o les disciples
mditaient, sans doute, la parole du Matre. Mais moi je me
sentais pntr d'un froid singulier, au point qu'il me semblait
qu'une chape de glace s'appesantissait sur mes paules.

Seul, M. de Rgnier rompait de temps en temps la conglation
gnrale, par une saillie spirituelle qui nous ramenait un peu 
la vie. D'autres alors mettaient, d'une voix sourde, quelques
phrases o ils s'efforaient d'impliquer un monde de penses. Et
Mallarm souriant tirait trois bouffes de sa pipe -- en
conclusion.

Parmi ces ptrifis, il y en avait de plus ptrifis encore. Tel
un jeune homme glabre et tondu de prs qui, pendant deux ans, vint
tous les mardis et ne pronona jamais une syllabe.

Un soir, il ne revint plus. Mallarm demanda: -- Pourquoi ne
voit-on plus ce monsieur qui coutait si bien? Quelqu'un le
connat-il?

Les assistants se consultrent du regard; on fit une sorte
d'enqute d'o il rsulta que personne ne le connaissait et qu'on
savait seulement, d'une faon vague, qu'il tait l'ami du
sculpteur Rodin...

Les choses se passaient donc dans l'intrieur d'un frigorifique.
Quant aux discours de Mallarm, ils avaient toujours trait 
quelque subtilit d'ordre mtaphysique ou littraire. Gure de
vues d'ensemble mais un amour du dtail pouss jusqu' la minutie.
Je ne lui entendis jamais mettre que des sophismes exigus, des
paradoxes fumeux et des aperus tellement fins qu'ils en
devenaient imperceptibles.

Parfois aussi Mallarm rcitait un sonnet qu'il avait mis six mois
 rendre inintelligible; puis il en confiait le texte  ses
disciples afin qu'ils l'tudiassent  loisir et que chacun
chercht le sens de ces mots juxtaposs, semblait-il, au hasard.
C'tait l un exercice du mme genre que les travaux des personnes
patientes qui cherchent la solution des charades publies par
certains priodiques.

Comme je l'ai dit, en Isral, on gotait fort Mallarm. Bernard
Lazare, qui devait plus tard se vouer  la rhabilitation de
Dreyfus, prludait  ce labeur ardu en s'efforant d'lucider les
nigmes que proposait le Matre. Fervent admirateur du nbuleux
pote, il passait pour trs expert dans l'art de l'expliquer aux
profanes.

Cette rputation lui valut une msaventure assez cocasse.

Un mardi, Bernard Lazare avait t empch de se rendre chez
Mallarm. En compensation, il avait donn rendez-vous  quelques
uns de ses co-sides afin qu'ils lui rapportassent les oracles
promulgus, ce soir l, par son idole.

Or un de ceux-ci, grand mystificateur, avait imagin de composer,
avec des phrases assembles en dsordre et munies de rimes, un
soi-disant sonnet de Mallarm qu'il soumit  Lazare en le priant
d'en donner la signification.

Bernard Lazare se mit au travail et il accoucha bientt d'un
commentaire o il exposait les mille penses profondes, les dix
mille beauts d'images incluses dans ce plus que pastiche. -- Bien
entendu, le prtendu pome ne signifiait rien du tout. Aussi l'on
juge de la fureur du Juif quand il apprit le tour qu'on lui avait
jou.

Il fut d'ailleurs assez souvent victime de plaisanteries du mme
genre. M. Henri Mazel m'a racont qu'un jour o l'on discutait sur
le no-platonisme, Lazare se laissa prendre  un faux texte de
Plotin fabriqu par M. Paul Masson et qu'il ne manqua pas d'y
tayer force arguments  l'appui de son opinion. Pour en revenir 
Mallarm, on se demande comment on a jamais pu prendre au srieux
un crivain qui dclarait prfrer  tout texte, mme sublime,
des pages blanches portant un dessin espac de virgules et de
points.

Ailleurs, il formulait ce principe bizarre que: Nommer un objet,
c'est supprimer les trois quarts de la jouissance du pome qui est
faite du bonheur de deviner peu  peu.

Il ajoutait: Je crois qu'il faut qu'il n'y ait qu'allusion.

Quant aux mots, ces pauvres mots si singulirement torturs par
lui, sa fantaisie leur confiait une fonction inattendue  quoi
personne n'avait encore pens: Il faut, disait-il, que de
plusieurs vocables on refasse un mot total, neuf, tranger  la
langue et comme incantatoire qui nous cause cette surprise de
n'avoir ou jamais tel fragment ordinaire d'locution, en mme
temps que la rminiscence de l'objet nomm baigne dans une neuve
atmosphre....

De ces propositions sotriques on peut conclure que Mallarm eut
en vue de crer un langage spcial destin  formuler des penses
tellement inaccessibles au vulgaire qu'il fallait presque se
transporter, par l'imagination, dans un monde diffrent du ntre
si l'on voulait parvenir  en souponner la signification
tnbreusement symbolique.

Qu'une pareille aberration ait trouv faveur auprs de potes dont
quelques-uns possdaient du talent et le prouvrent, cela peint
une poque. Mais aussi quelle confusion dans les esprits, quelle
anarchie dont maints crivailleurs juifs profitaient pour
_saboter_ notre langue, pour faisander la littrature et pour
fausser l'intelligence franaise!

Heureusement la raction s'est produite. Elle va se fortifiant
tous les jours et nous pouvons esprer qu'elle sera bientt assez
vigoureuse pour bouter hors de notre pays, pour renvoyer  ses
Ghettos d'Allemagne et de Pologne cette malodorante postrit des
plus sordides talmudistes...

* * * * *

Au temps o Mallarm bourdonnait dans le vide, Verlaine voyait
crotre l'admiration que motivent les vers de _Sagesse, _des_
Ftes galantes _et des _Liturgies intimes._

Celui-l ne s'enlisait pas dans les marcages o la Juiverie
accumula les limons trangers. Il restait catholique, patriote,
amoureux de la tradition franaise. Si, dans ses derniers pomes,
la langue se contourne parfois  l'excs, du moins elle ne tombe
jamais dans le charabia import par les mtques.

Verlaine n'est pas seulement l'auteur des plus beaux vers
religieux publis au dix-neuvime sicle, il est aussi un Gallo-
Latin chez qui l'on reconnat sans peine l'influence de l'art
classique. Ce qui ne l'empche pas d'avoir inaugur une forme
d'art nouvelle tout en nuances et en musiques dlicates, tout en
images neuves et en rythmes imprvus.

Et puis comme il a rendu cette floraison suprme du catholicisme:
la Mystique! Parlant des sonnets de _Sagesse, _Jules Lematre a pu
dire avec raison: Ces dialogues avec Dieu sont comparables -- je
le dis srieusement --  ceux du saint auteur de l'_Imitation_. 
mon avis, c'est peut-tre la premire fois que la posie franaise
a vritablement exprim l'amour de Dieu.

Oui, je sais, quand on parle de Verlaine, les Pharisiens se
renfrognent et lui jettent la pierre  cause de ses faiblesses, de
ses garements et des liaisons douteuses o s'acheva son
existence.

Mais les gens de coeur et de bonne foi n'ignorent pas qu'il fut,
presque toujours, horriblement malheureux et que s'il faillit
souvent, ses fautes rclament bien des circonstances attnuantes.

En effet Verlaine fut la victime d'un dfaut de caractre que tous
ceux qui l'ont connu purent constater: il ne possdait pas l'ombre
de volont; jamais il n'en eut plus qu'un enfant de cinq ans. Par
contre, il tait dou d'une imagination dvorante.

Ah! l'imagination, c'est une admirable facult pour un pote. Mais
elle lui est aussi parfois bien nfaste!

Tant qu'il s'agit de forger des strophes d'un sentiment intense,
elle lui rend les plus grands services, mais ds qu'il dpose la
plume pour rentrer dans la vie quotidienne -- la froide et dure
vie quotidienne -- elle lui joue autant de tours que pourrait le
faire une fe malicieuse.

Si, par surcrot, comme Verlaine, le pote est dou d'un
temprament ardent, s'il manque d'nergie pour rsister aux
impulsions de son extrme sensibilit, il sera entran aux plus
grands carts. Oh! il se repentira, il fera des efforts sincres
pour rparer ses fautes. Mais s'il ne trouve pas sur sa route
quelque me nergique autant qu'aimante qui prenne sur lui de
l'influence, il aura beau lutter pendant des mois, voire pendant
des annes, il finira toujours par retomber et, de chute en chute,
il deviendra une triste pave ballotte aux souffles de
l'adversit.

Telle est justement l'histoire du pauvre Verlaine.

Je n'ai pas l'intention de commenter ici son oeuvre. Je l'ai fait
dans de nombreux articles et dans des confrences qui lui
procurrent -- on me l'affirme -- des admirations et des
indulgences.

Au surplus, maintenant qu'il est mort, tout le monde -- sauf
quelques tardigrades -- rend justice  la beaut de son oeuvre. Il
a son monument au jardin du Luxembourg. Chaque anne, le jour
anniversaire de sa mort, des potes se runissent pour visiter sa
tombe et clbrer sa mmoire.

Je voudrais seulement le montrer aux derniers temps de sa triste
vie: bris, malade, et pourtant toujours ingnu, retrouvant, 
travers ses crises d'indicible mlancolie, des minutes de gat
enfantine.

Je le revois dans une sombre chambre, sommairement meuble, de la
rive gauche. La maladie le cloue l. Assis dans un fauteuil, sa
jambe gauche, ankylose par l'arthrite, tendue sur une chaise,
vtu d'une houppelande rpe, de nuance bruntre, il s'amuse 
badigeonner, d'une mixture  teinte d'or, sa pipe, sa plume, des
soucoupes, des tabourets, tout ce qui lui tombe sous la main.

Je lui demande s'il ne versifiait plus.

-- Gure, me rpondit-il, tenez, j'ai griffonn l quelques
strophes, mais je crois qu'elles ne valent pas grand chose. Et,
d'ailleurs,  quoi bon faire des vers?...

--Bah! dis-je, cela aide toujours  tuer le temps qui a la vie si
dure. Et puis l'art console de bien des choses.

Il secoue la tte; son grand front gnial se plisse; ses yeux
s'embrument.

Il soupire et reprend: -- Non, l'art ne me console plus de
rien...Je suis un vieux dbris qui achvera bientt de se
dmantibuler. Mon Pgase est poussif et ma Muse cacochyme...
Versifier? Il faudrait voquer le pass qui est lugubre ou le
prsent qui est sinistre. J'aime autant pas...

Puis, par une de ces sautes d'humeur qui lui taient habituelles,
il se mit  rire et brandissant son pinceau imprgn d'or fictif
il ajouta: -- Tenez, voici qui vaut mieux. Je dore un tas de
bibelots autour de moi; le soleil, quand il veut bien descendre
dans cette soupente, les fait reluire et miroiter. Je me figure
alors que je suis une sorte de roi Midas et je m'imagine que
j'habite un palais de ferie o tout ce que je touche devient
or... Cela me fait oublier que ma bourse est vide et que la
maladie me taraude les membres.

-- Hlas, me dis-je, aprs l'avoir quitt, qu'est-ce donc en effet
que cet art pour qui nous souffrons les quolibets et les calomnies
de la foule inepte? Voici un grand pote; il le sait; il n'ignore
pas non plus que ses vers feront battre les coeurs d'une noble
motion tant qu'il y aura quelques hommes pour aimer la posie. Et
pourtant, il est plus las et plus dsenchant qu'un fondateur de
dynastie qui se regarde vieillir en exil aprs avoir conquis et
perdu des empires... Ah! l'arrire-got cadavreux de la
gloire!...

Puis je me remmorai la douloureuse chanson de Sagesse o se
rsume la destine de Verlaine. Vous la rappelez-vous?

_Je suis venu, calme orphelin,_
_Riche de mes seuls yeux tranquilles,_
_Vers les hommes des grandes villes --_
_Ils ne m'ont pas trouv malin._

_ vingt ans, un trouble nouveau,_
_Sous le nom d'amoureuses flammes,_
_M'a fait trouver belles les femmes --_
_Elles ne m'ont pas trouv beau._

_Bien que sans patrie et sans roi_
_Et trs brave ne l'tant gure,_
_J'ai voulu mourir  la guerre --_
_La mort n'a pas voulu de moi._

_Qu'est-ce que je fais en ce monde?_
_Suis-je n trop tt ou trop tard?_
_O vous tous, ma peine est profonde:_
_Priez pour le pauvre Gaspard..._

Oui, prions pour Verlaine et pour tous les infortuns potes que
la btise humaine mordille, que l'hypocrisie humaine lapide, que
la mchancet humaine corche vifs. Dieu, qui est misricorde, ne
leur inflige, sans doute, qu'un bref Purgatoire: ils ont dj tant
souffert sur notre dplorable plante! Esprons aussi qu'une fois
purifis par les flammes rparatrices, ils seront chargs, L-
Haut, de tracer, avec des plumes de cygnes, des arabesques d'or
lumineux sur les portes du Paradis...

* * * * *

Verlaine, du moins, parvint  la cinquantaine avec l'assurance que
ses vers taient acclams dans le monde entier -- malgr Caliban
et la muflerie dmocratique.

Mais que dire des potes qui moururent jeunes sans avoir entrevu
la premire aube de la gloire?

Ah! qu'ils furent nombreux ds le temps o nous nous embarquions,
aurols d'espoir, vers les Hesprides du rve!

_Dans la galre capitane_
_Nous tions quatre-vingts... rimeurs._

C'tait bien une galre o l'on ramait fort rudement contre le
fleuve de vilenies fangeuses qui submergeaient la littrature.
Mais elle tait pavoise de soies multicolores et les lanires
dont la Muse imprieuse nous fouaillait, pour nous stimuler vers
l'Idal, taient incrustes de pierreries chatoyantes!

N'importe: trop des ntres ont pri durant le voyage.

Je l'ai dit ailleurs:La vie de Paris, si dure aux pauvres, en a
tu quelques uns; d'autres taient marqus, ds leurs dbuts, d'un
sceau de fatalit. Pressentant, sans doute, qu'ils mouraient
bientt, ils ont dpens leur jeunesse, en prodigues,  tous les
carrefours. Ils ont brl, comme des torches aux flammes mi-
parties de violet et d'or parmi les songes o ils tentaient de
leurrer leur tristesse foncire et de transfigurer une ralit
morne...

Tel fut, entre tant d'autres, le sort d'Emmanuel Signoret dont je
tiens  vous parler un peu.

Signoret, ce nom ne vous dit rien, n'est-ce pas? -- Eh bien ce fut
un pote qui donna les plus beaux espoirs  sa gnration.

Pote, certes, rien qu'un pote, incapable de produire autre chose
que des vers et quelques proses d'un lyrisme puissant. Il vint de
Provence  Paris, avec l'ide nave que son mtier suffirait  le
faire vivre: illusion dangereuse en tout temps mais surtout  une
poque de matrialisme comme la ntre o la poursuite d'un idal
de beaut pure apparat au grand nombre comme la plus morbide des
aberrations.

Signoret ne put s'adapter  un milieu aussi rfractaire; sans le
sol, incapable de monnayer ses rythmes ou de s'astreindre  des
besognes journalistiques, il tomba dans un dnuement total.

Nanmoins, ce n'est pas tant la misre et la maladie qui l'ont tu
que, comme l'a dit un de ses intimes, _le manque de gloire._

Quelques annes il se dbattit, produisant des vers accomplis  un
ge o la plupart des crivains se cherchent encore. Ses mules
l'apprciaient  sa valeur mais le public demeurait sourd --
passait indiffrent.

Il ne s'en rendit d'abord point compte. C'est que, dit son ami
M. Andr Gide, il tait pour les choses terrestres sinon aveugle
comme Homre, du moins d'une si extraordinaire myopie que la
laideur ou l'infirmit du rel ne venait pas heurter la potique
vision dans laquelle il avanait en rve. Ce que d'autres
appellent inspiration, visitation de la Muse dont tels potes
sortent las et boiteux comme Jacob de la lutte avec l'ange,
c'tait pour lui l'tat constant, normal --  ce point qu'au
contraire, ce qui l'en distrayait, les soins matriels et urgents
de la vie devenaient pour lui des causes de maladie et de
ruine...

Dans un article ncrologique que je lui consacrai, je tchai
d'expliquer galement cette facult d'abstraction qui tenait
presque du surnaturel: Tandis qu'il tranait par les rues son
corps maladif, mal couvert de vtements sordides, tandis que sa
vue basse le faisait se heurter aux passants et aux murailles, son
esprit dployait joyeusement des ailes de lumire sous les votes
du palais d'azur fluide o habitaient ses dieux. Des images
splendides ondoyaient autour de lui. Les villes, les campagnes,
transfigures au prisme de son imagination, devenaient les dcors
o s'embrasaient ses songes. Il les voquait avec complaisance,
oubliant qu'il y avait souffert de la faim.

Ce don qu'il possdait  un degr suprme de couvrir toutes
choses d'un manteau de splendeur ne l'tonnait point. De mme
qu'il lui tait normal de penser ou de rver _au-dessus _de la
vie, de mme il considrait ses vers comme des modles qui
l'galaient aux plus grands. En m'envoyant un de ses volumes, il
m'crivait: -- Prends ces brlants pomes de ton ami si lyrique
que tu salueras en lui la complte et l'exubrante sagesse, celle
de la vie. La beaut vit ici. Sa prsence, en nos temps, est un
fait terrible.  nous, hommes libres, de l'acclamer.

Certains souriront peut-tre de ces phrases superbes et
traiteront de folie des grandeurs une telle confiance dans son
propre gnie. Ils auront tort. Le seul fait qu' notre poque,
grouillante de dmocrates ratatins et de politiciens ftides, un
pote se soit hauss de la sorte jusqu'aux rgions radieuses de la
Beaut souveraine, constitue une sorte de miracle qu'il sied
d'envisager avec recueillement...

Hlas, Signoret se rendit enfin compte que, n pour tre Pindare
d'un peuple de hros, il perdait ses cris. Agonisant, il regagna
sa Provence et ne fit plus que vgter. Sa veine tarissait.

Un jour, dit encore M. Andr Gide, je le vis  Cannes. Je me
plaignis  lui de ce qu'il ne produisait pas davantage. -- Moi, je
suis toujours prt, rpondit-il, j'attends qu'on me commande
quelque chose...

Il attendit en vain. Il eut un dernier sursaut. Il lana un appel
dchirant dans un pome admirable dont voici les premiers vers:

_Je ne veux pas mourir, la vie est douce et grande:_
_J'ai vu sur l'amandier verdir la jeune amande_
_Et les fruits du pcher s'enfler comme des seins._
_Muse vous soutenez mes plus hardis desseins:_

_Ma parole de feu vous l'avez enfante_
_Pour qu'elle soit enfin des races coute..._

Nul cho ne lui rpondit: l'occasion de clbrer, aux
applaudissements des hommes, la noblesse cruelle de l'art ne lui
fut point fournie. Alors il garda dfinitivement le silence. Puis,
par un soir de dcembre, la mort vint et l'emporta sous son aile
sombre.

Il avait vingt-neuf ans.

* * * * *

Signoret possdait un grand talent; encourag, tir de
l'indigence, il aurait peut-tre eu du gnie. Mais que dire de ces
avorts, de ces incomplets qui, dans le mme temps que lui,
clopinaient  travers la littrature?

Que nous en vmes qui se croyaient potes et qui, aprs avoir
promen d'diteur en diteur d'absurdes manuscrits, finissaient
par rengainer leurs strophes difformes et par se noyer dans les
fanges les plus opaques de la sentine parisienne.

Toute profession a ses dchets. Mais je ne crois pas qu'il en
existe de plus lamentables que ces invalides de l'art. Certains
exeraient des mtiers vagues: tel celui-l qui, pour se nourrir,
s'tait fait savetier et rapetassait des chaussures dans une
choppe fumeuse, prs du square de Cluny. D'autres, en proie  une
paresse incoercible, vivaient on ne sait de quoi, tranaient,
guenilleux, de caf en caf, hantaient les cnacles pour y
emprunter quarante sous  de moins pauvres qu'eux. Ils rcoltaient
ici un bock, l une invitation  dner, ailleurs une culotte ou
une paire de pantoufles. D'autres, enrags d'orgueil malsain,
dvors d'envie, devenaient anarchistes. Tous terminaient leur
morne existence en prison ou dans les hpitaux.

Je revois l'une de ces larves. C'tait un nomm Alfred Poussin.
Venu jadis  Paris pour faire des vers, il avait t le
compagnon de jeunesse de MM. Richepin, Bouchor et Ponchon.

Un petit hritage lui permit, quelque temps, de se tourner les
pouces en attendant la gloire. Mais ses derniers cus fondirent
vite au creuset de la fainantise. Il avait pourtant accouch
d'une plaquette de _Versiculets_ qu'un ami charitable fit imprimer
 ses frais. Comme cet opuscule ne rvlait pas l'ombre du moindre
talent, il sombra aussitt dans l'oubli total.

Poussin n'en resta pas moins  Paris. Qu'attendait-il? De quoi
vivait-il? Personne n'en sut jamais rien.

C'tait un grand cadavre, dcharn par les jenes. Sa face glabre,
aux pommettes prominentes, aux petits yeux bleutres, ternis par
l'alcool, se surmontait d'un immuable chapeau haute-forme galeux
et crevass, l'un de ces couvre-chefs que Lon Bloy nomme des
ordures cylindriques.

Que faisait-il toute la journe? Mystre. O habitait-il? Problme
jamais rsolu.

Mais ds cinq heures du soir, il arrivait au caf Procope. Cet
estaminet eut de la notorit sous le second Empire lorsque
Gambetta y hurlait aux acclamations des galope-chopine qui,
depuis, s'emparrent du pouvoir pour dvaliser la France.

Vers 1890, le Procope tait tenu par un autre rat de la
littrature qui, d'ailleurs, s'y ruina.

Poussin se fourrait dans un coin sombre et jusqu' deux heures du
matin s'ingurgitait de l'absinthe puis de la bire. Le patron qui,
je crois, le tenait pour un gnie mconnu, lui faisait crdit.

Il tait fort rare qu'il desserrt les dents. Il coutait, d'un
air malveillant, un sourire sarcastique aux lvres, quelques
jeunes potes, venus l, aux minutes de dsoeuvrement proclamer
leurs espoirs, dclamer leurs vers. Si l'on lui adressait la
parole, il ne rpondait que par des grognements brefs.

J'eus parfois la curiosit de rechercher ce qu'il pouvait bien se
passer dans l'esprit de cet homme qui depuis vingt-cinq ans ne
faisait rien, ne disait rien, ne produisait rien. Je n'ai jamais
pu tirer de lui trois phrases de suite. Mais je souponne qu'il
nous mprisait profondment, nous qui travaillions, qui publiions,
qui conqurions peu  peu un public...

Une nuit, Poussin fut terrass par une congestion en sortant du
Procope. On le porta  l'hpital de la Charit. Il y dcda le
lendemain, plus que jamais mur dans son rogue silence.

* * * * *

La Bohme n'est donc pas ce que le bourgeois pense. Celui-ci la
juge d'aprs les pasquinades veules et menteuses d'un Mrger. Que
la ralit est diffrente! La Bohme, c'est une cave sans air o
dprissent et se strilisent les potes d'avenir comme Signoret,
les potes de gnie comme Verlaine. On y souffre, on y grelotte,
on y masque d'un rire dsespr les tiraillements de la faim, on y
pleure quand personne ne vous regarde. Ceux qui s'accommodent,
sans rvolte, d'y croupir taient faits pour elle. Les forts la
traversent, s'en chappent le plus tt qu'ils peuvent et vont
combattre au grand soleil, au soleil farouche de la vie pour Dieu
et pour l'art.

S'ils meurent  la tche, du moins, ils tombent l'arme au
poing!...

CHAPITRE IX
SOUVENIRS DU BOULANGISME

Il y a peu, dans une auberge de campagne, au mur de la chambre qui
m'avait t dsigne, j'avisai un portrait du gnral Boulanger.

-- H, dis-je  mon hte, vous aussi, vous avez t
boulangiste?...

-- Mon Dieu, oui, comme tout le monde, me rpondit-il. Il
considra l'image, puis avec un haussement d'paules nergique, il
ajouta: -- Cet animal, s'il l'avait voulu!...

-- Nous n'en serions pas o nous en sommes, dis-je, en achevant la
phrase.

-- C'est cela mme!

Il me laissa seul et je me pris  rver sur ce singulier pisode
de notre histoire contemporaine.

-- C'est pourtant vrai, pensai-je, il fut un temps o _tout le
monde_ tait boulangiste sauf, bien entendu, les francs-maons,
quelques socialistes et la clique des politiciens opportunistes ou
radicaux. Et il n'est pas moins exact que si Boulanger _avait
voulu_, la France serait, sans doute, aujourd'hui dbarrasse du
parlementarisme. Mais le gnral ne sut pas vouloir. Il n'eut ni
l'audace d'un Bonaparte ni l'esprit de dcision d'un Monk. Ce fut
un romantique sentimental, un troubadour  barbe blonde qui, alors
que nous nous donnions  lui aima mieux roucouler aux pieds d'une
Marguerite tuberculeuse que de dlivrer son pays de la tyrannie
jacobine.

Brave comme soldat, -- il l'a prouv en Indochine, en Italie et
pendant la campagne de 70, -- il manquait de courage civil. Toute
la France lui criait: -- Fais le coup de force, renverse le
rgime, nous te suivrons!

Il recula, ayant trop pris au srieux les dclamations ineptes de
Victor Hugo dans l'_Histoire d'un crime._ Peut-tre aussi son ide
fixe de rester dans la lgalit se doublait-elle du sentiment de
son insuffisance  remplir le rle magnifique et redoutable qui
lui tait offert.

Et puis quels pitoyables lieutenants pour le seconder. Droulde,
Pierre Denis, Barrs, Thibault, deux ou trois autres mis  part,
quel ramassis d'aventuriers tars et de pamphltaires besogneux
autour de lui! Un Laguerre, un Mermeix, un Vergoin et surtout le
juif Naquet, tratre probable, selon les traditions de sa race.

Lui-mme resta fort quivoque; flattant les rpublicains,
caressant les royalistes pour en obtenir des subsides, marivaudant
avec les bonapartistes, allant  Prangins sonder le prince Jrme,
dnant chez la duchesse d'Uzs, distribuant des poignes de mains
aux disciples de Blanqui, il usa son prestige  louvoyer entre les
partis avec l'arrire-pense de les duper au profit de son
ambition. Mais l encore, il ne put pas aller jusqu'au bout: la
seule menace d'une prison, d'o la population parisienne l'aurait
tir dans les vingt-quatre heures, l'effraya. Il prit la fuite,
abandonnant les siens aux vengeances des parlementaires; il alla
ridiculement, lchement, se suicider sur la tombe de sa matresse.
Ah! ce ne fut pas la mort d'un Caton ni mme d'un Marc-Antoine
mais celle d'un Romo surann.

Ce fatalisme sans ressort, ce manque de caractre ne dsignaient
point Boulanger pour tre un conducteur de peuples. Ce qu'il faut
retenir de son quipe c'est le sursaut d'instinct vital qui jeta
la France  sa suite:  cette poque chacun sentait, plus ou moins
nettement, que le parlementarisme nous tait nfaste et qu'il
fallait en liminer les virus pour subsister. Tel tait le dsir
de trouver l'homme ncessaire  cette tche qu'on acclama, sans
trop de rflexion, celui qui se prsentait comme le sauveur
possible. Et puis c'tait un gnral: pour beaucoup il incarnait
la revanche. Sans gnie, mais dou d'un charme incontestable, il
sduisit sans avoir besoin de se donner grand peine. Les
circonstances le portrent. Le jour o elles cessrent de le
favoriser et o il lui aurait fallu, pour les dominer, montrer
qu'il tait digne d'arracher la patrie  la poigne d'aigrefins
qui la pillent et qui l'puisent, il s'effondra -- plutt que de
sacrifier ses amours  la mission qu'il avait accepte.

Et la France retomba sous le joug honteux qu'elle subit encore...

* * * * *

Je n'ai pas l'intention de raconter le boulangisme. D'autres l'on
fait, notamment M. Barrs dans ce beau livre: _l'appel au soldat_
o il analyse avec perspicacit l'norme mouvement d'esprance qui
porta le pays vers Boulanger.

Je veux seulement rapporter quelques aspects de cette lutte contre
le rgime et montrer quelles furent alors nos illusions...

J'ai vu pour la premire fois Boulanger au mois d'aot 1886. Je
terminais mon service militaire au 12 cuirassiers en garnison 
Angers.

Le gnral tait  ce moment ministre de la guerre. Il avait t
visiter le prytane de la Flche et, le mme jour, il vint coucher
dans notre ville d'o il repartit, du reste, le lendemain matin
sans avoir mis le pied dans les casernes.

Mon escadron fut dsign pour lui rendre les honneurs au
dbarcadre et pour fournir une garde  l'htel o il passa la
nuit.

Je dois dire que, sauf les officiers, le rgiment n'avait qu'une
ide trs vague de sa notorit commenante. Ce que nous savions
de lui c'tait qu'il avait fait repeindre les gurites en
tricolore, supprim la masse individuelle et amlior l'ordinaire.
De son action politique nous ignorions  peu prs tout. Cela pour
la bonne raison qu' cette poque, le service trs charg nous
absorbait compltement et que l'introduction des journaux tait
svrement interdite au quartier: mesure trs bien comprise et
qu'on ne fera pas mal de rtablir le jour o Marianne pourrira aux
gmonies.

Naturellement, nos chefs ne nous communiquaient pas leur opinion
sur Boulanger. Aussi notre seule proccupation lorsque nous nous
rangemes dans la cour de la gare c'tait de montrer au ministre
de la guerre que nous tions une troupe bien astique, bien
aligne, adroite  manier ses chevaux.  ce point de vue, nous
n'avions pas grand-chose  craindre de sa critique car le service
de deux ans ne svissait pas encore, nous formions un rgiment
parfaitement entran sous un colonel trs strict mais trs juste
s'attachant  dvelopper en nous cet esprit de corps qui fait les
bons soldats.

Il tait cinq heures du soir lorsque Boulanger descendit du train.
Il traversa rapidement la place, tandis que les trompettes
sonnaient la marche, et, sans nous inspecter, monta, suivi de ses
officiers d'ordonnance et du gnral commandant la place, dans le
landau dcouvert qui l'attendait.  ce moment, je ne fis que
l'entrevoir tant plac, de par mon grade, en serre-file du
quatrime peloton.

Nous l'escortmes au grand trot jusqu' l'htel. Descendu de
voiture, il passa sur front de l'escadron, dit quelques mots
aimables  notre capitaine puis dclara qu'il ne voulait pas de
garde. Ce qui me frappa ce fut l'amnit de ses manires. Il
manifestait dj cette proccupation de plaire qui, servie par un
physique agrable, fut pour beaucoup dans sa popularit.

Mais je n'eus pas le temps de faire des remarques plus
approfondies. Un commandement nous mit en colonne par quatre. Nous
rentrmes au quartier, enchants de n'avoir pas  fournir le
service supplmentaire auquel nous nous attendions.

* * * * *

Rentr dans le civil, je ne revis Boulanger qu'en 1887. Je dois
dire qu' cette poque, ainsi que beaucoup d'crivains de ma
gnration, je ne m'occupais gure de politique. Perch  un
sixime tage de la Rive Gauche, je versifiais perdument. Les
articles que je publiais, dans des revues phmres, traitaient
surtout de posie. Mes amis et moi nous vivions un peu comme en
rve, nous rcitant nos vers, esquissant les thories de l'cole
littraire qui prit, par la suite, le nom de Symbolisme, ne
recherchant, dans nos courses  travers Paris, que des sensations
d'ordre esthtique.

Cependant nous tions unanimes  mpriser le parlementarisme. Nous
trouvions grotesque et humiliant que la France ft soi-disant
reprsente et gouverne par des babouins d'une malhonntet
notoire, ayant pour proccupation unique de se disputer l'assiette
au beurre et de gaver leur clientle sans souci de la dignit du
pays.

Boulanger combattait ces fantoches qui le perscutaient. Et donc,
par cela seul, il nous tait sympathique. Mais nous ne prenions
point part effectivement  la bataille.

Sur ces entrefaites clata l'affaire Wilson. On se rappelle que
cet anglais, gendre du vieux Grvy, trafiqua de la Lgion
d'honneur, commit des faux pour se tirer d'affaire lorsqu'il fut
poursuivi et nanmoins obtint un acquittement des magistrats
infods au rgime qui furent chargs de le juger.

Le maintien de Grvy  la prsidence de la Rpublique n'en
devenait pas moins impossible. Paris bouillonnait, menaait de se
soulever et rclamait la rentre de Boulanger au ministre.

Sur ce dernier point les parlementaires demeuraient irrductibles:
ils craignaient trop le coup de balai purificateur dont les
partisans du gnral ne cessaient de les menacer. Mais ils
saisissaient l'urgence de quelques concessions.

C'est pourquoi ils sommrent Grvy de dmissionner. Le vieux, qui
tenait  ses gros appointements, fit d'abord la sourde oreille. Il
se cramponnait  son fauteuil et feignait d'ignorer l'meute qui
grondait autour de l'lyse.

Pour lui forcer la main, la Chambre dcida de siger en permanence
jusqu' ce qu'elle et reu sa dmission.

Le jour mme o elle prit ce parti, tout ce qu'il y avait de
militants dans la ville s'assemblrent spontanment sur la place
de la Concorde pour presser sur les dputs et, au besoin, envahir
le Palais Bourbon et dissoudre l'assemble si celle-ci manquait 
son devoir.

Accompagn d'un peintre de mes amis, j'tais venu l par
curiosit.

C'tait un jour sombre, brumeux et froid de la fin de novembre.
Une foule norme remplissait la place depuis le bas des Champs-
lyses jusqu' la terrasse des Tuileries, depuis les parapets du
quai jusqu' la rue Royale. De nouvelles colonnes de manifestants
ne cessaient de dboucher par la rue de Rivoli. Un escadron de la
garde barrait le pont. Devant se tenaient quelques officiers de
paix peu zls et une douzaine d'agents mal disposs  cogner car,
 cette poque, la police, en majeure partie, tait boulangiste.

Il y avait de tout sur la place: entre autres des membres de la
Ligue des Patriotes groups autour de la statue de Strasbourg et
qui chantaient le refrain  la mode:

_Quand les pioupious d'Auvergne iront en guerre,_
_Pour sr on dansera,_
_Le canon tonnera,_
_On trempera la soupe dans la grande soupire_

_Et pour la manger_
_On n'se passera pas d'Boulanger..._

Presque tout le monde faisait chorus. Et quand on arrtait de
chanter quelques minutes c'tait pour crier sur l'air des
lampions: Dmission! Dmission! ou pour entonner une autre
chanson:

_C'est Boulange -- lange -- lange,_
_C'est Boulanger qu'il nous faut!..._

Entre temps des camelots glapissaient: -- Demandez la chanson
nouvelle: _Ah! quel malheur d'avoir un gendre!..._On la vend dix
centimes, deux sous.

Outre les patriotes, on coudoyait des socialistes mens par
Founire, Lisbonne et Mme Sverine, des royalistes, des
bonapartistes, des plbiscitaires, force badauds sans opinion
politique bien dtermine mais hassant les parlementaires et
frus de Boulanger.

Tous s'agitaient, ondulaient, moutonnaient, dferlaient en
pousses formidables vers le pont, changeaient gaiement des
propos o le rgime tait jug de la faon la plus mprisante.
Parfois des hues montaient comme une tempte; puis toujours
revenait la clameur:

_C'est Boulange -- lange -- lange,_
_C'est Boulanger qu'il nous faut!..._

Les agents coutaient, passifs. Les cavaliers, le sabre 
l'paule, ne bougeaient pas quand un incident se produisit.

Comme toujours, dans ces sortes de manifestations, des Apaches se
mlaient  la foule dans l'espoir d'un dsordre qui leur
permettrait d'exercer en scurit leur industrie. Au bout d'un
certain temps, voyant que rien ne se dterminait, ils se mirent 
lancer des pierres et des tessons de bouteille  la troupe.
Plusieurs chevaux furent blesss et commencrent  se cabrer et 
ruer. Un garde, atteint en pleine figure par un moellon,
dgringola de sa selle.

Alors, brusquement, sans avertir, l'officier qui commandait
l'escadron, voyant ses hommes s'nerver, lana la charge.

Les gardes se dployrent en ventail sur la place et, filant au
galop, sabrrent tout ce qui se trouvait sur leur passage. Il y
eut une panique, un reflux de la foule vers les rues voisines. Un
certain nombre de curieux qui s'taient hisss au rebord des
vasques des fontaines encadrant l'oblisque, culbutrent dans
l'eau et prirent un bain qui, vu la saison, ne leur procura gure
d'agrment. Mon ami et moi nous dcampions comme les autres. Nous
nous tions gars de la charge sous les premiers arbres des
Champs-lyses quand nous vmes descendre d'un omnibus Htel de
ville -- Porte Maillot, un homme d'une soixantaine d'annes qui
portait une valise. Je me le rappelle avec sa barbe blanche et son
air ahuri de ce tumulte auquel il semblait ne rien comprendre.

Juste comme il posait le pied sur le pav, un garde passa prs de
lui et lui appliqua un grand coup de sabre sur la tte.

Le vieillard roula par terre en criant de toutes ses forces.  ce
moment, comme les trompettes sonnaient le ralliement et que les
cavaliers regagnaient le pont au trot, nous nous lanmes pour
relever le bless. -- Heureusement, il avait plus de peur que de
mal, son chapeau, d'ailleurs fendu en deux, ayant amorti le choc.
Nanmoins il saignait d'une coupure superficielle et il pleurait
en nous disant: -- J'arrive de Dijon!... Je viens voir mes
enfants, rue Saint-Honor... Je ne sais mme pas ce qui se
passe... Je descends de l'omnibus et je reois un coup de
sabre!...

Il y avait, en effet, de quoi se sentir un peu dsempar.

-- Ah! dis-je, vous auriez aussi bien fait de remettre votre
voyage...

Nous le conduismes chez un pharmacien tout prs de l. Une fois
assurs du peu de gravit de sa blessure, nous revnmes sur la
place, curieux d'apprendre comment tout cela finirait.

Or pas mal de gens avaient t sabrs, ce qui exasprait la foule.
Marchant sur le pont, elle se prparait, en vocifrant:  bas la
Chambre!  forcer le passage.

D'autre part, une escouade d'agents, sortie de la rue Saint-
Florentin, commenait  cogner. Les socialistes de Fournire lui
tenaient tte et, refouls contre le ministre de la Marine,
tiraient  coup de revolver pour se dgager. Au milieu du tapage
norme qui remplissait maintenant la place, les dtonations ne
faisaient pas plus de bruit qu'un claquement de fouet.

Mon ami et moi nous tions griss par l'atmosphre belliqueuse,
horripils par le sang que nous avions vu couler. Nous courions
vers le pont, prts  prendre part au combat, quand soudain tout
s'arrta. Un officier de paix prorait. Nous tions trop loin pour
entendre ce qu'il disait, mais nous le vmes indiquer du geste les
parapets o une nue d'afficheurs collaient des papiers blancs.

On se prcipita; on lut: c'tait enfin le message de dmission de
l'antique et malpropre chicanous nomm Grvy.

Il y eut un hourra gigantesque -- puis un cri enthousiaste de:
Vive Boulanger! Ensuite, chacun s'en alla chez soi avec la
conscience du devoir accompli...

C'est la premire meute  laquelle j'ai assist... -- Par la
suite, je devais en voir bien d'autres o je jouais un rle
plus... mouvement.

* * * * *

Je ne sais si cette chauffoure stimula les instincts guerroyants
qui sommeillaient en moi. Mais le fait est que, de ce jour, je ne
rvai plus que plaies et bosses. Puis je fis la connaissance, dans
le mme temps, de quelques boulangistes effervescents qui me
convertirent  l'amour du brav'gnral et je me mis  conspirer
avec eux.

Ils habitaient, comme moi, le quartier latin. Nous y fmes une
propagande enrage parmi les tudiants, les artistes et les
littrateurs: au Luxembourg,  domicile, dans les cafs, nous
promenions la parole boulangiste.

Partout  peu prs, nous tions bien accueillis, tandis que les
rares opposants ne recueillaient que des rebuffades et parfois des
horions.

 ce propos, un incident assez drolatique me revient  la mmoire.

Dans un caf du boulevard Saint-Michel, nous tions installs
trois  une table que flanquaient,  notre droite, des adeptes de
la manille et,  notre gauche, des joueurs de domino. Tout en
procdant aux rites de leur culte, ils nous coutaient prophtiser
la droute prochaine des parlementaires et applaudissaient  nos
tirades rvisionnistes.

Un bonhomme chenu, assis en face de nous, marquait, seul, du
mcontentement. Il commena par grommeler des vocables tels que:
dictature, raction, Rpublique en pril... Ensuite, comme nul ne
faisait cas de ses protestations, il tira de sa poche un journal
antiboulangiste, l'tala devant lui et entama, d'une voix
perante, la lecture d'un article o Joseph Reinach avait le
toupet d'invoquer contre le gnral les lois, les justes lois.

D'abord on se contenta de le blaguer  la sourdine. Puis, comme
notre adversaire haussait de plus en plus le ton, nos voisins de
gauche se mirent  taper les dominos sur le marbre de la table
pour couvrir son fausset.

Une querelle s'ensuivit. L'admirateur de la prose hbraque nous
traita d'esclaves attachs  la queue du cheval noir de
Boulanger. On lui rit au nez. Puis, comme il s'enttait 
reprendre la dclamation de l'article, toute l'assistance le hua.
Lui, gesticulait, brandissait son journal comme un drapeau et ne
cessait de nous cracher des injures.

Enfin le grant, zl boulangiste, lui fit remarquer qu'il avait
tout le monde contre lui et le pria de se taire. Vaine
objurgation, il n'en cria que plus fort.

Il fallut l'expulser. Au garon qui le poussait vers la porte, il
dcocha l'pithte de suppt du militarisme.

Une fois dehors, il voulut prendre  tmoins de notre intolrance,
les consommateurs de la terrasse. Mais ceux-ci ne lui rpondirent
que par le cri ritr de: Vive Boulanger! Alors il s'loigna,
toujours vocifrant, tchant, sans succs, de recruter quelque
approbateur parmi les passants qui s'cartaient de lui avec
prcipitation ou le lardaient d'pigrammes.

Ah! c'est qu' cette poque, il n'y avait gure d'endroit, 
Paris, o l'on pt manifester impunment de l'opposition 
Boulanger...

* * * * *

Ce fut vers la fin de dcembre que je fus prsent au gnral par
un de ses secrtaires. Il habitait alors rue Dumont D'Urville. Ce
n'tait pas facile de l'aborder car, ds l'aube, un flot
d'admirateurs et de solliciteurs stationnaient sur les trottoirs,
devant la maison, envahissaient l'escalier, s'entassaient dans
l'antichambre. Et quels propos brlants ils changeaient: actes de
foi dans le gnie de Boulanger, espoirs de revanche, maldictions
contre le rgime. Les murs en vibraient. Et il aurait fallu que le
gnral ft plus qu'un homme pour ne pas s'enivrer aux effluves de
cette dlirante popularit.

Aprs trois heures d'attente, je fus admis dans son cabinet de
travail. Il se tenait debout contre la paroi du fond. Il tait
vtu d'une redingote noire, boutonne, et d'un pantalon bleu
fonc. Au col, une cravate mauve  dessins rouges d'assez mauvais
got. Assis derrire un bureau couvert de journaux, de brochures
et de lithographies boulangistes, le comte Dillon crivait sans
s'occuper des allants et venants.

Mon introducteur me nomma et me donna comme dlgu par la
jeunesse des coles. Ce n'tait pas tout  fait vrai, car je
n'avais nul mandat des tudiants pour prendre la parole en leur
nom. Cependant, je pouvais, sans mentir, affirmer que j'apportais
les voeux d'un grand nombre de jeunes gens de la Rive Gauche.

Le gnral me serra la main. Tandis que je lui disais qu'il
pouvait compter sur nous pour le suivre -- _jusqu'au bout --_ il
fixait sur moi ses yeux bleus et paraissait m'couter avec
attention. Je remarquai l'extrme douceur de son regard. Comme je
l'ai dj dit, Boulanger avait un grand charme d'accueil et
possdait un don tout spcial pour attirer et retenir les
dvouements.

Il me rpondit par quelques phrases de courtoisie, puis me
certifia que bientt nous renverserions les parlementaires. Enfin,
il m'exhorta  poursuivre la propagande sans dfaillance.

Tout cela fut dit trs simplement, mais avec une force de
persuasion qui acheva de me conqurir.

L'entrevue ne dura que quelques minutes, car plus de trois cents
sides attendaient avec impatience leur tour d'tre reus. Aprs
que le gnral m'eut serr de nouveau la main en me rptant: --
Bon courage, nous vaincrons, je pris cong, plus que jamais dcid
 servir le boulangisme par la parole, par la plume et, au besoin,
par la trique.

* * * * *

La priode lectorale s'ouvrit. Le gouvernement sentait bien que
Paris lui chappait; les parlementaires gmissaient,
s'indignaient, jabotaient dans le vide, intriguaient, cherchaient
en vain l'homme  opposer au gnral. Tous les politiciens de
quelque notorit qui furent pressentis, se rcusrent avec
empressement, nul d'entre eux ne se souciant d'affronter une
dfaite certaine.

Enfin l'on dterra un obscur franc-maon, nomm Jacques,
distillateur de son mtier et que ni le talent ni les services
rendus au rgime de dsignaient pour assumer la tche formidable
de lutter contre Boulanger. Il fallait vraiment que le ministre
ne st plus de quel bois faire flche pour prsenter aux suffrages
des Parisiens une pareille mdiocrit.

On pense si ce nom de Jacques suscita les brocards!

Dans les runions, les boulangistes n'arrtaient pas de chanter:

Frre Jacques, dormez-vous?...

Aux orateurs, pleins d'abngation, qui soutenaient cette
candidature bouffonne, on criait: -- As-tu fini de faire le
Jacques?

Rochefort, dans l'_Intransigeant_, qui tait le moniteur du
boulangisme et qui tirait  trois cent mille, multipliait les
articles au vitriol contre nos adversaires. Jamais il ne montra
plus de verve.

Je me rappelle, entre autres, un article o il raillait le texte
d'une affiche gouvernementale. Compos de pleutres, incoercibles,
le ministre y insinuait que si Boulanger tait lu, il en
rsulterait la guerre avec l'Allemagne. Il faisait appel  la
couardise, bien en vain d'ailleurs, car la France entire aspirait
 la revanche (le gnral-revanche, c'tait un des surnoms dont on
dsignait Boulanger), et il prdisait la dfaite.

Cette vilenie se terminait, en effet, par ces mots: _Pas de
Sedan!_

Rochefort releva la phrase: -- La veste que vous allez remporter,
crivit-il, vous ne voulez pas qu'elle soit en drap de Sedan? Fort
bien, nous vous l'offrirons en drap d'Elboeuf...

Cependant, au quartier, nous redoublions de zle. Chaque jour nous
amenait de nouveaux adhrents. Le courant boulangiste devenait de
plus en plus irrsistible, entranant jusqu' d'anciens communards
qui avaient fait le coup de feu contre Boulanger en 71.

De baroques personnalits se laissaient aussi sduire. Ainsi, un
soir, au sortir d'une runion, je fus abord par un individu,
porteur d'une grande barbe en acajou fris, qui tmoigna le dsir
de me poser quelques questions.

Je le pris  part et le priai de s'expliquer.

Mais lui,  brle pourpoint: -- Savez-vous si Boulanger a fait
fusiller Millire?

Je ne me rappelai pas du tout qui tait ce Millire ni en quelle
circonstance il avait pass par les balles. J'avouai mon ignorance
 mon interlocuteur.

Alors il m'expliqua que Boulanger, colonel dans l'arme
versaillaise, lors de l'entre des troupes de l'ordre  Paris,
faisait partie du corps qui avait occup la rive gauche. Or, le
nomm Millire, membre de la Commune, avait t arrt rue de
Vaugirard, et fusill sans jugement, sur les marches du Panthon.

-- Je suis dispos, conclut-il,  voter pour le gnral, pourvu
que je sois sr qu'il n'a pas pris part  l'excution de Millire.

Je fus un peu interloqu, car je n'en savais rien du tout.
Toutefois, je pris sur moi de lui affirmer que Boulanger dplorait
les abus de la rpression qui marqurent la dfaite de la Commune
et que, par suite, il tait incapable d'y avoir tremp.

La consquence n'tait pas trs rigoureuse. Mais il tait exact
que j'avais lu peu auparavant une dclaration du gnral destine
aux blanquistes et o il rprouvait les cruauts commises durant
cette guerre civile.

Mon homme m'coutait attentivement: --C'est que, dit-il, je fus
l'ami de Millire. Mais d'aprs ce que vous me rapportez, je crois
que Boulanger ne fut pour rien dans son assassinat.

Puis il ajouta: -- Je voterai donc pour Boulanger.

Le ton dont il pronona cette phrase donnait  entendre qu'il
considrait par l rendre un immense service au gnral.

Son air solennel, ses allures tranges avaient piqu ma curiosit.
Sous prtexte de lui fournir des documents complmentaires sur le
point qui l'inquitait, je lui demandai son nom.

Il me dit qu'il s'appelait F..., professeur libre, pote, auteur
d'une _Chanson des toiles_ qui ne trouvait pas d'diteur, il
spcifia en outre qu'il tait le pontife d'une secte occultiste
qui se donnait pour mission de convertir le monde au manichisme.

-- Maintenant, me dit-il, que je suis sr de la puret de
Boulanger, quand il tiendra le pouvoir, je l'irai trouver et je
lui inspirerai de favoriser nos efforts.

Retenant mon envie de rire, je l'approuvai chaudement. Nous nous
quittmes et je ne l'ai pas revu depuis. Mais, il y a quelques
jours, une revue occultiste me tomba sous les yeux, qui donnait le
portrait de F... et qui m'apprit qu'il s'tait bombard rcemment
vque de l'glise gnostique. Mon colloque avec cet illumin me
revint alors  la mmoire. Je le mentionne ici parce qu'il prouve
combien le boulangisme s'tait infiltr dans toutes les cervelles
-- au point que voil un rveur qui, escomptant le succs du
gnral, mditait de faire de lui le propagateur de sa doctrine.

Chaque fois qu'un mouvement profond agite un peuple, on est sr de
voir surgir de la sorte nombre de chimriques qui se figurent
volontiers qu'un dcret spcial de la Providence suscita la crise
pour la diffusion de leurs systmes plus ou moins cocasses.

* * * * *

Enfin,  travers mille runions tumultueuses, manifestations dans
la rue, conflits entre boulangistes et gouvernementaux, on arriva
au dimanche de l'lection. C'tait le 27 janvier.

Ce jour-l, tout Paris en fivre fut dehors ds le matin. On
assigeait les sections de vote. Les alentours des mairies taient
encombrs d'une cohue anxieuse o, sans se connatre, on
changeait des pronostics et des esprances. Fort peu de gens
avouaient avoir vot contre Boulanger. Ils taient d'ailleurs
obligs de prendre vivement la fuite pour chapper aux invectives
et aux gourmades.

Vers six heures du soir, la foule se porta vers le restaurant
Durand. Boulanger, entour de ses principaux partisans, y
attendait, dans un salon du premier tage, le rsultat du scrutin.
Il y avait tellement de monde sur le boulevard, sur la place de la
Madeleine et rue Royale qu'on pouvait  peine circuler, et de
nouveaux flots de boulangistes, accourus de tous les points de la
ville, ne cessaient d'affluer. Tous les partis qui avaient
soutenus le gnral fusionnaient. Une phrase courait qui rsumait
le sentiment unanime: -- Pour sr, il est lu; tout  l'heure,
nous le porterons  l'lyse.

Car il ne faisait aucun doute pour personne que le renversement
immdiat du rgime suivt la victoire de Boulanger.

Deux ou trois de mes amis et moi nous nous tenions prs de
l'entre de Durand et nous frmissions de l'impatience d'en finir
avec les parlementaires. En attendant le coup de force qui, nous
en tions certains, mettrait, dans quelques heures, fin  leur
pouvoir, nous guettions le balcon du premier.  mesure que de srs
missaires apportaient des vingt arrondissements les chiffres
proclams au dpouillement des votes, un transparent les
communiquait  la foule qui les accueillait par des clameurs
triomphales car, en tout lieu, Boulanger l'emportait sur son
ridicule adversaire.

Dans l'intervalle, on se montrait le vieux commissaire Clment qui
arpentait le trottoir en face, la figure impassible et les doigts
tortillant la moustache. C'tait lui qui tait toujours charg des
arrestations politiques et l'on se demandait s'il aurait l'audace
de porter la main sur Boulanger quand celui-ci descendrait.

Des ouvriers disaient: -- Ah! bien, s'il touche au gnral, nous
le mettrons en capilotade.

Mais d'autres rpondaient: -- Non, aujourd'hui, c'est jour de fte
pour la France. Faut terminer l'affaire sans casser personne. On
l'cartera simplement et l'on le priera d'aller se faire pendre
ailleurs.

Je parvins  me glisser derrire quelques journalistes qui
abordaient Clment, et j'entendis le dialogue suivant:

-- Vous avez un mandant d'arrt contre le gnral?

-- Oui, Messieurs.

-- En ferez-vous usage si la foule porte le gnral  l'lyse?

Clment hsita; il regarda un compagnie de la garde  pied range
devant la Madeleine et qui semblait trs peu dispose  faire
usage de ses armes contre les manifestants.

-- Non, dit-il enfin, ces hommes ne me soutiendraient pas: ils
sont boulangistes pour la plupart. Et je n'ai pas envie de me
faire charper.

-- Mais n'avez-vous pas des agents?

-- Quelques uns prs d'ici...

Et aprs un silence: -- Eux aussi sont boulangistes.

-- Alors, qu'allez-vous faire?

-- Je verrai.

Puis avec un peu d'irritation, il conclut:

-- Laissez-moi tranquille, Messieurs, je n'ai pas de compte  vous
rendre.

Ainsi la police mme tait en dsarroi, la garde acquise au
gnral. On savait que la garnison ne jurait que par lui. Enfin le
bruit courait que les ministres, pris de panique, faisaient leurs
malles pour dcamper en tapinois et se rfugier dans des cachettes
prpares d'avance o ils espraient se drober au premier feu des
reprsailles.

Donc le rgime se dmantibulait, croulait dans son ignominie.
Toutes les chances taient pour Boulanger.

Hlas! il allait manquer  sa fortune.

Vers onze heures, on connut le rsultat dfinitif: Paris avait lu
le gnral  plus de quatre-vingt mille voix de majorit.

Aussitt une immense clameur tonna depuis la Madeleine jusqu'
l'extrmit des boulevards: Vive Boulanger!

Et tout de suite aprs, le cri qui dictait son devoir au gnral:
--  l'lyse!  l'lyse!

Dans le salon de Durand, les amis de Boulanger le pressaient
d'obir  la volont populaire. Droulde se montrait le plus
loquent. Mais l'lu hsitait, se drobait, multipliait les
arguties, parlait d'illgalit. Pourtant il fallait prendre un
parti. Il dclara qu'il voulait s'isoler dans un cabinet adjacent
pour rflchir.

Or, dans ce cabinet, il y avait Mme de Bonnemain. Que lui dit-
elle? Sans doute quelque chose dans le genre: -- Ah! mon Georges,
si tu descends dans la rue, tu cours le risque d'attraper un
mauvais coup. Si tu m'aimes, tu n'couteras pas tous ces exalts.

-- Tu as raison, ma chrie, dt-il rpondre.

O dfaillance d'une me effmine, capable de concevoir de grands
desseins, inapte  les raliser pour le salut de son pays! Est-ce
que Bonaparte a consult Josphine au 18 Brumaire? Ou plutt est-
ce que Josphine, au lieu de l'amollir, ne le seconda pas en
dupant le directeur Gohier?

Boulanger rentra dans le salon et dit d'un ton qui ne souffrait
pas de rplique que, satisfait du rsultat obtenu, il refusait
absolument de se prter  une action violente contre le rgime.

Alors Georges Thibault, plein d'amertume et de prvisions
sinistres, tira sa montre: -- Il est minuit cinq, dit-il, depuis
cinq minutes, le boulangisme est en baisse...

C'tait vrai; de ce jour le dclin de Boulanger commena; il alla
en se prcipitant jusqu'au coup de revolver final.

Cependant, dehors, on trpignait, on exigeait la prsence du
gnral. Il ne se montra mme pas au balcon. Puis des journalistes
descendirent qui murmurrent qu'il refusait le pouvoir offert par
trois cent mille dvous et, derrire eux, par toute la France.

Quelle dsillusion nous serra le coeur! Comment: les
parlementaires taient en dconfiture; Paris attendait l'acte
dcisif qui les rejetterait au nant; il n'y avait mme plus 
combattre pour emporter le pouvoir et Boulanger prfrait au giron
de la gloire celui de la Bonnemain?

Pendant plus d'une heure on demeura sur place, esprant toujours
quelque priptie qui dterminerait le gnral  l'action. Rien ne
vint que la pluie.

Alors les chants et les cris s'teignirent; la foule se dispersa
peu  peu avec le sentiment que l'occasion manque ne se
reprsenterait plus...

* * * * *

Bien des annes ont pass depuis cet avortement d'un effort tent
par la vraie France pour chapper  l'aberration parlementaire. Il
y eut le Panama, l'affaire Dreyfus, la perscution religieuse, la
cession du Congo et la mise  plat ventre devant les exigences
allemandes. Le pays, aprs quelques sursauts d'indignation contre
tant de hontes et de crimes, s'est toujours laiss ressaisir,
garrotter et billonner par la Loge, les Huguenots, les Juifs et
les Mtques qui le sucent.

Sortirons-nous de cette lche somnolence, de cette veule
soumission aux intrigues d'une bande de jouisseurs sans scrupules?

Peut-tre. -- Des indices de rveil se manifestent. Une jeunesse
catholique et monarchique attaque le rgime. L'action virile,
l'action joyeuse, l'action franaise reprend ses droits.

Mais il faudrait un homme pour coaliser, diriger tant de gnreux
dvouements. Il faudrait un Csar ou un Monk.

Pour moi, je prfrerais Monk...

CHAPITRE X
CHEZ LES GNOSTIQUES.

Quel grouillement de pseudo-religions autour de l'glise
catholique! Il y a l une foule d'esprits inquiets qui s'efforcent
d'adapter ses dogmes et ses prceptes aux caprices de leur
imagination ou de leur orgueil. Certains, rebuts par le
matrialisme ambiant, cherchent, par des voies dangereuses, un
nouvel idal. D'autres restaurent des hrsies condamnes ds les
premiers sicles du christianisme. D'autres encore, s'affiliant 
la Franc-Maonnerie, esprent y trouver une conciliation entre les
principes rvolutionnaires et ceux de l'vangile.

Je ne parle que des mes de bonne foi, car,  ct de celles-ci,
l'on rencontre de vritables possds pour qui la Gnose constitue
une arme de guerre contre l'glise, qu'ils hassent et qu'ils
rvent de dtruire.

Des premiers, quelques uns demeurent ancrs dans leurs illusions
jusqu' la fin de leurs jours. Telle cette lady X..., duchesse
espagnole et pairesse d'cosse, dont la famille fut jadis allie 
une maison royale teinte, et qui reprsentait nagure en France
la thosophie d'aprs les enseignements de cette illumine
baroque: la Slave Blavatsky.

Lady X... croyait que Marie Stuart s'tait rincarne en elle.
Pleine de bon sens sur d'autres points, affable, charitable,
cultive, du jour o cette aberration s'empara d'elle, rien ne put
l'empcher de fonder une secte o prdominaient les spirites. Sous
l'inspiration de la Blavatsky, elle publia ensuite une revue
l'_Aurore_, qui prconisait une rnovation religieuse et sociale
base sur le culte des morts.

Afin de montrer quel dsordre apportent dans des intelligences,
par ailleurs pondres, les thories gnostiques, je transcris
quelques passages des brochures --  peu prs introuvables
aujourd'hui -- o lady X... exposa sa doctrine.

Voici, par exemple, une rvlation sur l'origine du mal qu'elle
prtend avoir reue simultanment de Marie Stuart et de Jeanne
d'Arc!

Le mal est le rsultat de la limitation de l'esprit par la
matire, car l'esprit est Dieu et Dieu est bon. C'est pourquoi en
limitant Dieu, la matire limite le bien. S'il ne se projette dans
l'tre, Dieu demeure inactif, solitaire et non manifest; par
consquent il demeure inconnu, sans culte, sans amour et sans
action. S'il cre, il se heurte  la limite. Les tnbres de
l'ombre de Dieu correspondent intensivement avec l'clat de la
lumire de Dieu...

Ce mlange de manichisme et de divagations montanistes n'est dj
pas mal. Mais cette fuligineuse mtaphysique s'aggrave de
vritables blasphmes touchant la Vierge et mme Notre-Seigneur.

Ceci: L'homme va en avant ou il recule. C'est en retrouvant la
virginit qu'il devient immacul. _L'me tant immacule conoit
le Christ et l'enfante..._

De l  dire que le Christ historique n'est qu'un symbole du
Christ intrieur; de l  dire que notre me immacule est figure
par la Vierge Marie immacule dans sa conception et qu'elle
enfante le vritable Christ, le Christ spirituel et divin, il n'y
a qu'un pas. Lady X... le franchit. Dans ses crits, Notre-
Seigneur s'vanouit, avec sa chair, avec sa personne divine, avec
son humanit, dans un mythe orgueilleux et subtil. La Vierge n'est
plus qu'un symbole. L'homme devient Dieu en produisant Dieu!

C'est le fond qu'on dcouvre dans les thories de toutes les
sectes gnostiques. D'une faon plus ou moins dtourne, avec une
audace plus ou moins formelle, elle promulguent cette doctrine
nfaste de l'humanit s'adorant elle-mme qui se retrouve aussi
dans les enseignements secrets de la Franc-Maonnerie.

Suivent, chez lady X..., des considrations stupfiantes sur la
personne du Christ: Jsus est le mme principe que celui qui est
appel Bouddha par les Bouddhistes, Vichnou par les Brahmanes,
Logos par les philosophes grecs. Ce principe tient la place de la
seconde personne de la Trinit. Il a t choisi pour tre prsent
comme un exemple de la Divinit dans l'homme  laquelle nous
pouvons tous aspirer...

D'aprs cette rgle de la vritable Gnose, ce qui est impliqu
dans le terme d'Incarnation est un vnement dont la nature est
purement spirituelle et qui est en puissance dans tous les hommes
et qui se passe perptuellement  toutes les poques, puisqu'il a
lieu dans tout homme rgnr, tant  la fois la cause et l'effet
de sa rgnration. Le Christ est en nous tous, ses frres. Il est
donc vident que nous ne devons pas confondre Notre-Seigneur avec
le Seigneur, celui qui donne la vie...

En voil suffisamment pour dmontrer jusqu'o peuvent s'garer des
esprits que ne maintient plus la foi simple et robuste telle que
nous la recommande l'glise. Ils ont voulu raffiner sur la
Rvlation et ils ont abouti  ce culte du Moi qui nerve l'me
sans retour  moins qu'il ne l'affole.

* * * * *

Une aberration du mme genre inspire les crits et les discours
d'une prophtesse rcente, une certaine Annie Besan, femme d'un
pasteur anglican qui lcha sa famille pour propager la thosophie.
Je trouve dans un journal de la secte (_Le Thosophe, n du 16
aot 1911)_ la stnographie d'une de ses confrences.

Voici quelques-uns de ses dires:

Notre socit thosophique doit aller au-devant du christianisme
pour l'aider  instituer de nouveau les mystres qui conduisent 
l'initiation...

Aux premiers sicles de l'glise, Simon, Mans, Valentin,
mettaient galement cette prtention de diriger les chrtiens
vers une comprhension suprieure des mystres.

Plus loin, Annie Besan affirme: Jsus n'a pas le moins du monde
rachet les pchs des hommes, mais, par ses vertus, il vivifie le
principe divin de celui qui russit  s'unir  Lui... L'union avec
le Christ implique que le Christ est en nous, car seul le divin
peut s'unir au divin. Voil la vritable explication de la
Rdemption: c'est la Vie du Christ agissant  l'intrieur et
conduisant l'homme  la libration par le Christ qui est en lui.
C'est un soleil fait pour vivifier et non pour racheter les
hommes. Ainsi compris, le Christ devient un frre an des hommes,
un matre prenant forme humaine pour clairer l'homme et lui
montrer comment il est possible  celui-ci de s'unir  sa propre
divinit. De l, la raison d'tre de ce que l'on appelle: la
naissance du Christ en soi jusqu' galer la stature du Christ...

Ces blasphmes s'encadrent de considrations nbuleuses sur la
prire et prtendent s'appuyer sur certains passages des ptres
de Saint Paul.

Annie Besan possde, m'a-t-on dit, une grande puissance de
persuasion. Je connais, du reste, une pauvre femme qui, fort bonne
catholique lorsqu'elle la connut, se laissa influencer au point de
se faire la propagatrice zle de sa doctrine dans les patronages
de jeunes filles. Elle ne se confesse plus; elle foule aux pieds
les commandements de l'glise. Et pourtant elle continue 
communier, aggravant de sacrilge ses garements.

* * * * *

Ainsi qu'il est logique, tous ces inventeurs de religions
s'entendent assez mal entre eux. L'orgueil qui les tient les fait
se considrer chacun comme le dpositaire de la vrit unique. Un
gnostique, qui fut patriarche de la secte et qui, avant de mourir,
reconnut ses erreurs et reut les Sacrements, crivait d'eux aux
derniers temps de sa vie: Dans cette Babel o se parlent et se
confondent tous les dialectes infernaux, s'agite un peuple
dsordonn. Ces infortuns ttonnent dans les tnbres, se ruent
vers l'illusion avec une pouvantable facilit. La terre en est
couverte. On les trouve partout, sur tous les continents et par
del les mers. Je les ai vus de prs. Leurs docteurs sont gonfls
de fausse science et d'orgueil. Jaloux les uns des autres, ils se
contredisent et s'excommunient. Leur tohu-bohu serait burlesque
s'il n'tait redoutable. En effet, ils se glissent partout,
pntrent dans tous les milieux, finissent par confondre les
tnbres avec la lumire, deviennent rfractaires  toute vrit,
joignent l'ignorance  l'enttement et, pour s'tre trop livrs
aux prestiges, ferment les yeux aux miracles quand Dieu daigne en
faire devant eux pour les dsabuser. Ne leur apportez pas en
tmoignage les merveilles que Dieu accomplit par ses saints, ne
leur parlez pas des fins dernires, ils vous diront, avec une
piti mprisante, qu'ils connaissent mieux que vous ce qui se
passe dans l'au-del. Avec eux, les raisons chouent, les
arguments vacillent, les exhortations s'vaporent.

S'il faut en croire l'auteur de ces lignes, c'est surtout parmi
les spirites que se manifestent cette arrogance et cet
aveuglement. Il ajoute: Dans cette foule bariole, il y a des
gens de bonne foi. Ils ont besoin de croire  quelque chose de
suprieur; et comme  la racine de leur incrdulit l'ignorance
germe, le spiritisme jaillit de cette racine. La femme surtout
s'adonne  cette religion de l'enfer. Ses nerfs la rendent plus
sensible que l'homme aux conditions qui font le _medium..._

C'est vrai que le nombre des spirites est considrable et va
croissant chaque jour.

Mais d'autres sectes, moins nombreuses, donnent dans des
aberrations qui pour tre plus ignores, n'en sont pas moins
virulentes. Par exemple les adorateurs d'Ennoa dont les chimres
valent qu'on les dnonce.

* * * * *

Simon le Samaritain fut le fondateur de cette doctrine que
combattit Saint Pierre, comme il est rapport aux Actes des
Aptres. Voici le systme de cet hrsiarque.

Au commencement, il y avait le Feu qui se dveloppe selon deux
natures: dans sa manifestation extrieure sont renferms les
germes de la matire; dans sa manifestation intrieure volue le
monde spirituel. Il contient donc l'absolu et le relatif: la
matire et l'esprit, l'un et le multiple, Dieu et les manations
de Dieu.

Du feu primordial procdent par couples des esprits, l'un fminin,
l'autre masculin que la Gnose appelle les ons et qui relient le
monde spirituel au monde matriel. Ils composent la trame de
l'esprit et la trame de la matire ralisant Dieu dans les choses,
et ramenant les choses  Dieu. Et la foi qui les lve et les
abaisse, les noue et les dnoue, c'est le Feu qui la dtermine.

Il y a l, en somme, une sorte de panthisme mystique dont on
retrouve l'analogue dans la doctrine de Plotin.

Simon place au sommet des ons le Pre qui est Dieu et qui a pour
pouse sa propre pense sous le nom d'Ennoa, sur la terre, c'est
Hlne, une prostitue que le charlatan gnostique avait rencontre
au cours de ses prgrinations et dont il avait fait sa compagne.
Ennoa dchue de sa grandeur cleste soupire sans cesse vers le
Pre et lutte contre les esprits contraires qui l'ont enferme
dans un corps souill. Elle poursuit  travers les sicles un
douloureux exode de transmigrations.

Cette chute d'Ennoa, cette dcadence de la pense dans la
matire, c'est, d'aprs Simon, l'origine du mal.

Hlne erre donc d'ge en ge, s'incarne d'une femme dans l'autre
jusqu'au moment o elle doit tre rachete. Le jour o Simon, qui
se disait lui-mme la grande vertu de Dieu et l'incarnation du
Pre, la tira d'une maison malfame de Tyr pour en faire sa
concubine, il osa lui appliquer la parabole de la brebis perdue et
retrouve et il la donna pour le point central de son systme.

S'galant au Seigneur, le Mage ajoutait qu'en mme temps que Jsus
avait paru en Jude, sous le nom de Fils, lui-mme avait paru en
Samarie sous le nom de Pre et Hlne -- la pense de Dieu ou le
Saint-Esprit -- chez les Gentils, tous trois pour complter la
cration et la rectifier.

Hlne tait donc  la fois Dieu et femme. Elle devint pour les
disciples de Simon la reprsentation du divin dans le monde plus
encore que le fondateur de la secte et, avaient-ils l'audace
sacrilge d'ajouter, plus que Jsus-Christ.

Comme il arrive presque toujours chez les hrtiques, cette
mtaphysique quivoque servit de prtexte  Simon et  Hlne pour
affranchir leurs adeptes du joug de la morale.Tout est pur aux
purs, disaient-ils.

On voit o menait cette doctrine soi-disant transcendante qui se
formulait d'ailleurs en deux rgles essentielles: donne-toi  la
science qui est la joie de l'esprit. Donne-toi  l'amour qui est
la joie de la chair.

Hlne reut un culte parmi les disciples de Simon. Certaines
populations paennes au milieu desquelles elle prcha, lui
levrent des statues comme elles en dressrent  Simon. Son nom
se prononait comme un mot sacr et donnait accs aux runions des
premiers gnostiques. On ne sait ni o ni comment elle mourut.

Mais les hrsies, comme ont pu le constater ceux qui se livrent 
ce genre d'tudes, ne disparaissent jamais compltement. Celle-ci
traversa les sicles et finit par se concentrer dans le culte
exclusif d'Ennoa qui compte encore aujourd'hui, notamment  Paris
et  Lyon, un certain nombre d'adeptes.

Un gnostique, rencontr jadis, m'a donn quelques renseignements
sur les faits et gestes de la secte. C'tait lui-mme un homme
fort intelligent, fort lettr, mais qui annihilait ses qualits
dans d'puisantes dbauches. D'une des chambres de son
appartement, il avait fait un oratoire o l'on voyait un autel
surmont d'une statue d'Hlne en marbre blanc. Le plafond et les
murailles taient revtus de tentures bleu-ciel semes d'toiles
d'or. Des vitraux de couleur ne laissaient pntrer qu'une demi-
lumire. Des ornements en stuc, d'une signification obscne,
garnissaient la frise.

L se tenaient priodiquement des runions o l'on rcitait des
prires  Ennoa. Ces oraisons parodiaient souvent les litanies de
la Vierge ou les hymnes de la liturgie catholique. Le patriarche
prononait un sermon sur quelque texte gnostique. On brlait des
parfums violents. Puis la sance se terminait par une orgie sur
laquelle il est inutile d'insister.

Retenons simplement que les disciples d'Ennoa prtendent qu'elle
erre toujours dans le monde sous la forme d'une femme et que quand
ils l'auront dcouverte et intronise, son ascendant sera
tellement irrsistible qu'elle runira tous les gnostiques, tous
les spirites et tous les francs-maons pour un assaut suprme 
l'glise.


* * * * *

Voici maintenant quelques passages gnostiques d'un rituel o le
culte d'Ennoa est expos d'une faon plus ou moins claire.

D'abord, un aphorisme prononc par Ennoa elle-mme, qui,
prtendent les adeptes, apparat  certains initis:

_De Ennoa-Helena silendum est. Qui tamen invocant et adamant eam
non confundentur. Semper enim est vivens ad dandam seipsam
nobis, facie ad faciem. Nam I.N.R.I._

Traduction: Il faut garder le silence au sujet d'Hlne-Ennoa.
Cependant, ceux qui l'invoquent et l'aiment passionnment ne
seront point confondus. En effet, elle est toujours vivante pour
se donner elle-mme  nous face  face. Car c'est par le feu que
la nature sera rnove intgrale (Au premier chapitre de ce livre
j'ai cit cette interprtation sacrilge du titre de la Croix).

Voici encore une exhortation adresse aux servants d'Ennoa par un
vque gnostique: Hlne c'est Ennoa, c'est la fille de Dieu;
c'est la pense de Dieu incarne comme Jsus fils de Dieu s'est
incarn. Elle est l'Esprit Consolateur qui va se manifester sur la
terre sous la forme d'une femme. Notre prire doit monter  Elle
comme  Dieu. Les Initis la verront, l'entendront, la toucheront,
lui feront cortge. Elle se manifestera tout  coup sans pre ni
mre. Elle marchera, mangera, boira, dormira parmi nous. Elle se
donnera  nous,  l'un de nous et  tous. Il faut la dsirer;
c'est celui qui saura le mieux la dsirer qui l'aura chez lui.
Nanmoins, elle se donnera  tous ses lus par sa parole, par son
sourire, par sa prsence, par sa doctrine, par ses miracles. Elle
est celle qui doit venir: Notre-Dame-le-Saint-Esprit.

On m'excusera de faire ces citations. Cette phrasologie
blasphmatoire valait d'tre signale, car elle constitue un moyen
d'action fort puissant sur certaines mes d'ducation catholique,
surtout -- j'ai eu l'occasion de le vrifier -- sur des femmes
imaginatives et nvroses...

Si les malheureuses pouvaient savoir vers quelles ignobles
sentines on cherche  les entraner, sous prtexte d'initiation 
un idalisme suprieur!

En tout cas, je crie casse-cou... Et ce chapitre n'a pas d'autre
but.

Je citerai pour finir trois strophes d'un hymne o la belle
squence latine de saint Thomas d'Aquin est parodie d'une faon
abominable:

_Adoro te supplex, patens Deitas_
_Quoe in hoc sacello te manifestas!_
_Tibi se cor meum totum subjicit_
_Quia te contemplans totum deficit._

_Visus, tactus in te nunquam fallitur_
_Nam aspectu tuo, late creditur_
_Credo quod hic adest exul angelus,_
_Nil hoc veritatis visu verius..._

_Dea quem praesentem nunc aspicio,_
_Oro fiat illud quod tam sitio,_
_Ut te perpetua cernens facie,_
_Tactu sim beatus tuae gloriae._

J'ai su qu'aux exercices du culte gnostique, cet hymne s'adressait
 la partie fminine de l'assistance qui tait cense alors
symboliser Ennoa. Partant, on devine la signification qu'il
prenait. C'est pourquoi je me garderai bien de le traduire. Il
suffira aux latinistes de le lire sous cet aspect pour tre
renseigns.

* * * * *

N'est-il pas significatif que toutes les sectes occultistes
s'acharnent de la sorte  emprunter et  dformer la liturgie de
l'glise? N'est-il pas caractristique galement qu'en leurs
runions, elles clbrent des sortes de messes o le Saint-
Sacrifice prend parfois un sens immonde?

Ces dmoniaques -- conscients ou inconscients -- rendent par l
une sorte d'hommage  la Vrit unique qu'ils abominent et qu'ils
voudraient anantir. C'est l'un des mille moyens qu'ils emploient
pour s'insinuer dans l'glise et pour lui voler des mes. Ceux
qui, par orgueil ou par curiosit purile, se laissent entraner
dans ces voies tnbreuses sont perdus ou, du moins, leur salut
ternel se trouve horriblement compromis.

J'ai voulu les avertir. Puiss-je en dtourner quelques uns des
piges de la Malice qui toujours veille!...

CHAPITRE XI
EN BELGIQUE

Une des choses qui nous frappent le plus au cours d'un voyage dans
un pays tranger o l'on parle le franais, ce n'est pas seulement
les moeurs et les coutumes diffrentes des ntres, c'est aussi la
faon dont les indignes dforment notre langue.

Dforment? -- Le mot est peut-tre excessif. Disons plutt qu'ils
donnent  des vocables trs franais par eux-mmes un sens qui
nous est insolite. De sorte que nous sommes parfois drouts
lorsqu'ils frappent nos oreilles ou lorsque nous les lisons dans
un journal.

Encore y a-t-il des degrs. Ainsi, en Belgique, deux races se
juxtaposent qui n'offrent pas beaucoup de cohsion: les Wallons,
trs proches de nous sous bien des rapports, les Flamands qui sont
des Germains prsentant de grandes affinits avec les Hollandais
et les Allemands des provinces rhnanes.

Les premiers marquent de la sympathie pour la France. Les seconds
ne nous aiment gure et ne se gnent pas pour nous le faire
sentir.

D'ailleurs, mme entre eux, ils s'entendent assez mal. Le lien
administratif qui les unit demeure artificiel. Des jalousies, des
rivalits d'influence, des rancunes crent des conflits entre les
deux moitis,  peu prs gales comme chiffres, de la nation.
Elles s'accusent rciproquement de viser  la prpondrance. Elles
se vexent et se dnigrent  l'excs. Il en rsulte une animosit
qui va croissant depuis quelques annes.

C'est au point que certains Belges rvent de constituer deux
gouvernements diffrents, l'un runissant les populations
wallonnes, l'autre, les pays de langue flamande. Ils n'auraient de
commun que le mme souverain et ce serait, en somme, quelque chose
comme la monarchie austro-hongroise.

Un dput, M. Jules Destre, vient d'adresser au roi Albert une
lettre ouverte o il prconise cette solution d'un antagonisme
qui, s'il s'aggravait, pourrait mettre en question l'existence
mme de la Belgique.

Le problme est grave et nous intresse directement. Car si, comme
on n'en peut gure douter, l'Allemagne, en cas de conflit avec
nous, se propose d'envahir la valle de la Meuse et le Luxembourg
belge, il est bon que nous soyons fixs sur les sentiments  notre
gard de nos voisins du Nord.

Je crois que les Wallons feraient cause commune avec nous, bien
assurs qu'ils sont que nous ne mditons pas de les annexer. Pour
les Flamands, c'est beaucoup moins sr, car leurs sympathies vont
plutt aux Teutons.

* * * * *

Je me suis cart de mon sujet. Je voudrais seulement, dans ces
lignes, signaler cette dviation de notre langue dont je parlais
plus haut.

Flnant, il y a peu, en pays wallon, j'ai pris quelques notes  ce
sujet. Ce sont elles que je vais donner.

J'arrive  Lige. Ds la sortie de la gare, je vois un enfant de
quatre ou cinq ans qui chappe  sa mre et va flatter les naseaux
d'une haridelle de fiacre somnolente entre ses brancards.

La maman s'alarme et se prcipite en gloussant comme une poule
dont le poussin s'carte.

Mais le cocher intervenant: -- I n'peut mal, savez-vous, Madame?
La bte n'est pas mchante...

Information prise, _i n'peut mal _signifie: il n'y a pas de
danger.

Et voil dj un belgicisme.

En voici un autre: J'entre dans une ptisserie o des dames
absorbent des clairs au chocolat et des babas au rhum. Elles
semblent prendre le plus grand plaisir  cette collation. L'une
d'elles, fixant sa voisine d'un air affriand, lui demande: -- a
gote?

L'autre rpond: -- oui, beaucoup.

Or, _a gote_ signifie: trouvez-vous cela bon, cela vous plat-
il?

Voici maintenant la locution si _you plat _(s'il vous plat).
Interrogative, elle veut dire: comment? ou plat-il?

C'est encore une formule de politesse. Les garons de restaurant
ne manquent jamais de vous la servir avec les plats qu'ils vous
apportent.

Je vais par les rues. Les maisons,  deux tages au maximum, se
succdent, offrant des faades de briques encadres de pierres
bleutres et qu'endeuillent les poussires de charbon, car nous
sommes en pays minier: trente houillres entourent Lige, poussant
leurs galeries sous la ville.

Beaucoup de ces maisons offrent  une fentre du rez-de-chausse,
cet criteau mystrieux: _quartier  louer._ Mme,  une devanture
de boucherie, je lis avec horreur cette inscription: _quartier de
demoiselle!_

Quoi donc, les Ligeois seraient-ils anthropophages? Ce boucher
dbite-t-il, au lieu de mouton ou de boeuf, des jeunes filles
coupes en morceaux?

Rassurez-vous. Un quartier, en dialecte belge, c'est un
appartement. Un quartier de demoiselle, cela signifie simplement
que dans cette maison, l'on ne se soucie pas de louer aux
reprsentants du sexe mle.

Cet emploi du mot quartier donne lieu  d'autres quiproquos non
moins amusants.

J'ouvre un journal; mes regards tombent sur les annonces et je lis
ceci: _Forte fille demande quartier._

Que lui arrive-t-il donc  cette gaillarde vigoureuse? De quel
pril se trouve-t-elle menace pour implorer ainsi la piti?

Or voici la traduction franaise de cette phrase mouvante: une
femme de mnage robuste demande  tre employe  la journe.

Un autre annonce: _On demande une fille de quartier srieuse.
_J'imagine que ceci doit tre rdig par des gens austres qui
n'admettent pas que leur bonne ait le sourire. Les postulantes
sont averties; si elles possdent un caractre jovial, inutile de
se prsenter...

Plus loin:  louer quartier de toute utilit pour personnes
honorables et tranquilles.

Cela, c'est l'annonce psychologique. Et quelle admirable nettet
dans cette phrase! En effet, elle signifie: si vous tes des
galvaudeux, des bohmes tapageurs et dsordonns, ce n'est pas la
peine de solliciter un abri sous notre toit paisible. Au
contraire, si vous tes des gens respectables, douillets, amis des
pantoufles feutres et des capitons, accourez: il vous sera on ne
peut plus profitable d'habiter chez nous.

C'est le cas de s'crier avec M. Jourdain:

-- Quoi, tant de choses en si peu de mots?

Mon Dieu, oui, le belge a de ces ressources.

* * * * *

Mais les annonces contiennent bien d'autres propos obscurs. En
voici une o l'on demande une _demi-gouvernante._

Qu'est-ce que cela peut bien tre qu'une demi-gouvernante?

Eh bien, il parat qu'il s'agit d'une bonne, munie de quelque
instruction et de quelque ducation, qui puisse,  la fois,
pousseter les meubles, laver la vaisselle, mener les enfants  la
promenade, leur apprendre les belles manires et leur faire
rpter leurs leons.

D'autres annonces dtournent compltement le sens des mots.

Voici des commerces  _remettre_, c'est--dire  cder.

Voici,  vendre ou  louer, une prairie _arbore_, c'est--dire
plante d'arbres. En France, nous nous contentons d'arborer un
drapeau ou, par mtaphore, une opinion. En Belgique, on arbore un
verger. Mais cela ne signifie pas la mme chose.

Explorant la ville, je note au passage quelques enseignes. Celle-
ci: _l'pouse Une Telle, ngociante._

Pourquoi pas? Ce fminin ne prsente, aprs tout, rien de
choquant, bien qu'il soit inusit chez nous.

Autre enseigne: Verdures  l'tuve.

J'hsite, je regarde l'talage et j'y vois des mottes d'pinards
en pyramides et, dans des jattes, des haricots gonfls par l'eau
bouillante.

Trs bien: il s'agit de lgumes cuits.

Plus loin: Un Tel, chausseur.

Or c'est un magasin de cordonnerie. Mais voyez l'avantage de cette
brve indication. Le brave homme qui tient cette boutique a
ralis une srieuse conomie. Car, videmment, le peintre de
lettres qui fignola son enseigne lui aurait pris davantage
d'argent pour tracer, au-dessus des croquenots aligns derrire la
vitrine, cette inscription: _commerce de chaussures_ ou tout autre
analogue...

Je pntre dans le faubourg d'Amercoeur. Soit dit en passant, je
voudrais bien savoir l'origine de ce nom. Peut-tre ne trouve-t-on
ici que des gens lugubres, des misanthropes broyant du noir,
remchant les amertumes d'une existence due et sans avenir. Je
n'ai pu obtenir d'claircissements sur ce point.

Pourtant Amercoeur me parat for gai d'aspect. On y voit maints
jardinets fleuris de roses et de graniums. La physionomie des
passants qu'on croise exprime une assez joyeuse insouciance. Les
marmots, qui se trmoussent en piaillant sur le pav, ne semblent
pas prmaturment dgots de la vie. Ici l'on mange et l'on boit
comme ailleurs. En effet, voici un estaminet o des mcaniciens
barbouills de suie, trinquent en changeant des propos
goguenards.

Par exemple, l'enseigne est dconcertante: _Friture des artistes_.

J'entre chez un marchand de tabac; je me fais servir de quoi
m'intoxiquer de nicotine et je demande le prix.

-- Un demi-franc et deux cennes.

 ce coup, je ne comprends pas. J'implore la traduction de cette
phrase tnbreuse et j'apprends qu'il s'agit de payer cinquante
quatre centimes...

Plus tard, montant l'escalier de mon logis, j'entends la patronne
de la maison crier  sa domestique: -- Sraphine, apportez-moi
vite la _loque  reloqueter_.

-- Oui, Madame!...

Je me penche sur la rampe et je vois la servante se prcipiter
dans une chambre du premier tage en brandissant un carr de
laine. Je devine qu'une loque  reloqueter c'est tout simplement
un torchon...

* * * * *

Comme on le voit, il n'est pas trs difficile d'apprendre le belge
-- du moins sous sa forme wallonne. Car, en pays flamand, le
franais subit des dformations beaucoup plus extraordinaires. Il
arrive mme que les Flamands mlent  leur langue des mots
franais gratifis d'une dsinence germanique.

Un seul exemple. Un jour,  Bruxelles, j'entendis un homme du
peuple dire  un autre: --_Komm, une fois, promeniren._

Mais en Wallonie, les natifs mettent beaucoup de complaisance 
vous renseigner sur les particularits de leur dialecte. Je le
rpte; l-bas, on nous aime, et au voyageur de chez nous l'on
prodigue les amabilits et les marques de courtoisie.

CHAPITRE XII
LE CHASSEUR NOIR

Les feuilles jaunissent et tombent de bonne heure cette anne. Un
t pluvieux, des froids prcoces ont prouv ma chre fort de
Fontainebleau; de sorte qu'elle revt, ds cette fin de septembre,
sa parure d'automne alors que, d'habitude, c'est seulement vers la
Toussaint qu'elle s'habille de pourpre et d'or, comme pour une
dernire fte, avant de s'endormir sous les givres de l'hiver.

Afin d'en savourer encore un peu la beaut dfaillante, je vais
par les sentiers tout bruissants de feuilles mortes, par les
taillis o des baies de corail clatent sur les houx sombres. Je
gagne,  pas lents, le _Long-Rocher_: un des sites les plus
grandioses de la vieille sylve.

Au bas de la colline, un groupe de bouleaux surgit qui palpite au
souffle d'une brise presque insensible. Leurs troncs argents,
leurs feuillages d'or clair se dessinent dlicatement sur le fond
de nuances fauves et pourpres que forment au loin les chnes qui
tapissent les hauteurs o commence la futaie des _Ventes  la
Reine_; frles et plaintifs, ils chuchotent leurs adieux  la
lumire puis pleurent de se rsigner aux jours brumeux et froids
qui viendront bientt.

Ils semblent des jeunes filles qui songent  la mort...

Je gravis la pente mridionale de la colline, parmi des grs
entasss comme les ruines d'une ville de Cyclopes. Je parcours un
large plateau o les bruyres fltries couvrent le sol d'une
toison rousstre, o les rochers,  demi ensevelis,
s'arrondissent, pareils  des chines de mammouths.

De ce sommet l'on dcouvre un paysage d'une majest incomparable.
Dix lieues de fort s'tendent sous les regards.

Au nord, les lignes mlancoliques, enveloppes de pins bleutres,
du _Haut-Mont_ et de la _Malmontagne_ se dcoupent sur le ciel. 
l'horizon, les sommets en triangles dnuds du _Rocher d'Avon_
plaquent des taches de deuil et d'ocre aride.

Dans les fonds, les htres et les chnes dferlent en larges
vagues de feuillage, couleur de vieil or et de sang caill. a et
l, des fumes de charbonniers tremblent au-dessus des cimes.

Aprs une longue contemplation, je tourne  l'ouest; je me glisse
sous une vote de grs au cintre surbaiss; je dbouche dans un
cirque o des roches abruptes, les une couvertes de mousses
sombres, les autres prement nues, se surplombent ou s'oppriment
en un chaos formidables.

On dirait quelque avalanche des vieux ges suspendue dans sa chute
par le geste d'une divinit. Puis certains rocs, qui
m'investissent de toutes parts, ouvrent des gueules de chimres et
de dragons. J'ai un peu l'impression d'tre enferm dans un cercle
de l'enfer de Dante.

Mais le sentier remonte par une brche pour atteindre la grande
_platire _qui occupe le centre _du Long-Rocher_. Un nouvel aspect
se prsente au sud, par del une plaine de fougres bruntres.

Les massifs des _Trembleaux_, plants d'essences multiples,
dploient la magnificence des couleurs de l'automne. C'est toute
la gamme des nuances du jaune et de l'orang, depuis l'ambre
jusqu' la rouille. Par endroits, des feuillages de carmin
tranchent  vif sur ce fond d'opulence tandis que quelques jeunes
htres, encore verts, scintillent sourdement comme des meraudes.

Vers le couchant, la hauteur des _troitures_, avec sa pinde,
apparat, par contraste, presque noire. Le ciel s'est couvert de
nues gris perle qui cendrent un peu les ors des feuillages. Il ne
reste,  la crte des collines les plus occidentales, qu'un pan de
bleu limpide d'o le soleil dclinant baigne de longues clarts
mourantes les arbres, les rochers et les vapeurs immobiles. Plus
un souffle n'agite l'air.

Et le silence des fins d'aprs-midi dans la fort plane, comme un
aigle de royale envergure, sur les frondaisons pleines de pnombre
chatoyante et de reflets attnus...

* * * * *

Comme je redescendais par le sentier qui mne  la route de
Fontainebleau, je vis se dresser  ma gauche un vieux sapin qui,
sous sa plerine vert sombre, ressemblait  un ermite. Comme il
bruissait mystrieusement, je prtai l'oreille et je crus
percevoir de vagues paroles o il tait question de la btise
humaine. Cela ne m'tonna pas trop, car je sais que les arbres
sont beaucoup plus sages que les hommes.

Je m'arrtai. Saluant l'anctre morose, je lui adressai le
discours suivant:

-- Vieil ami, n'oublie pas que les potes te tiennent pour un
modle de logique et de cadence. Et quoi de surprenant  cela? Tes
branches sont si merveilleusement alternes! Tu sais aussi que le
philosophe Kant eut recours  l'un de tes frres pour l'aider 
construire des syllogismes. Ce sapin s'levait vis--vis de la
fentre qui clairait son cabinet de travail. Et Kant avait
tellement l'habitude de le regarder en travaillant et d'accrocher
ses mditations aux rameaux dont les vitres taient frles que,
priv de son sapin, il n'aurait sans doute plus russi 
coordonner les antinomies o se complait sa doctrine.

Or il arriva que le sapin fut jet bas et dbit en bches et en
allumettes. Sa disparition mit le philosophe et sa philosophie en
dsarroi. Il dut interrompre ses travaux, et il ttonna longtemps
avant de renouer le fil de ses ides. Bien plus, il faillit se
rfuter lui-mme!

Faute d'un sapin, nous avons encouru le risque d'tre privs de la
_Critique de la Raison pure_, de _l'Impratif catgorique_ et de
tous les rhteurs protestants qui s'emploient, avec zle, 
insuffler ces lourdes fumes dans les cervelles franaises.

Ne trouves-tu pas que c'est l une tradition glorieuse, digne
d'tre perptue dans les annales de ta famille?...

Le sapin se balana ironiquement. Il me parut qu'un rire moqueur
courait parmi ses aiguilles et qu'il me rpondait: -- Vous autres,
hommes, vous vous figurez que vos systmes importent  la marche
du monde. Mais nous, sapins, nous en faisons aussi peu de cas que
d'une graine de pissenlit emporte par le vent. Suppose que ce
Kant en ait t rduit, par la mort de mon frre,  briser sa
plume, crois-tu qu'un aussi minime incident aurait empch la
terre de tourner?...

J'aurais pu objecter au conifre sceptique, que, tout de mme, une
doctrine philosophique a plus d'importance qu'une graine de
pissenlit. Je n'en fis pourtant rien pour cette raison que je
n'aime pas du tout les rveries de Kant. Notamment, son _Impratif
catgorique_ me produit l'effet d'un moellon dont il est
dplorable de nous alourdir l'intelligence.

Je saluai donc le sapin et, sans ajouter un mot, je repris ma
promenade...

* * * * *

Je traversais les taillis qui bordent le _Rocher aux Nymphes_
quand je me rappelais soudain que c'est dans cette partie de la
fort et aussi vers les pentes du _Rocher d'Avon_, la route de
Moret et le carrefour du _Chne feuillu_, qu'on signale les
apparitions du Chasseur Noir.

La nuit montante, l'aspect fantastique du site me portrent  me
remmorer cette lgende dont voici les dtails d'aprs les
chroniqueurs et les mmoires.

Pierre Matthieu, historien, auteur _d'une Vie d'Henri IV_, raconte
ceci  la date de 1599: Le Roi, accompagn de quelques seigneurs,
tant  la chasse vers la route de Moret et le _Rocher aux
Nymphes_, entendit un grand bruit de plusieurs personnes qui
donnaient du cor assez loin et les jappements des chiens et les
cris des chasseurs, bien diffrents de l'ordinaire et loigns de
lui d'une demi-lieue. Et en un instant, tout ce tumulte se fit
entendre tout prs de lui.

Sa Majest, surprise et mue, envoya le comte de Soissons et
quelques autres pour dcouvrir ce que c'tait. Aussitt ils
entendirent ce bruit prs d'eux, sans voir d'o il venait ni ce
que c'tait. Et tout  coup, ils aperurent, dans l'paisseur de
quelques broussailles, un grand Homme Noir fort hideux qui leva la
tte et leur dit: _M'entendez-vous?_ ou _Qu'attendez-vous?_ ou
_Amendez-vous_, ce qu'ils ne purent distinguer tant saisis de
frayeur. Et tout aussitt aprs ce spectacle disparut comme une
vapeur.

Ce qui ayant t rapport au Roi, Sa Majest s'informa des
charbonniers, bergers et bcherons qui sont ordinairement dans
cette fort, s'ils avaient dj vu de tels fantmes et entendu de
tels bruits.

Ils rpondirent qu'assez souvent il leur apparaissait un grand
homme noir, avec l'quipage d'un chasseur et qu'on appelait le
Grand Veneur...

Michelet, qui commente, d'aprs Matthieu, cette apparition,
suppose qu'on voulut agir sur l'imagination d'Henri IV et que ce
prestige avait t machin pour l'incliner  la dvotion aprs la
mort de Gabrielle d'Estres. Mais Michelet a, lui aussi, beaucoup
d'imagination.

D'ailleurs Pierre Matthieu ne donne aucune indication dans ce
sens. Il se contente d'ajouter que, le mme jour, Sully, se
trouvant dans son cabinet, au pavillon du Grand Parterre, entendit
une forte et discordante sonnerie de cor. Surpris que la chasse
rentrt si tt, le ministre sortit prcipitamment pour saluer le
roi.

Mais, dehors, il n'y avait personne. Les gardes interrogs
rpondirent qu'ils n'avaient rien vu ni rien entendu. -- Notez, au
surplus, que du pavillon de Sully  l'endroit o se trouvait Henri
IV, on compte une dizaine de kilomtres.

Chose singulire, Sully ne parle point, dans ses _Mmoires_, de ce
dernier incident. Il dit seulement  propos de l'apparition elle-
mme:

On cherche encore de quelle nature pouvait tre ce prestige vu si
souvent et par tant d'yeux dans la fort de Fontainebleau. C'tait
un fantme environn de chiens dont on entendait les cris et qu'on
voyait de loin mais qui disparaissait lorsqu'on s'en approchait.

Prfixe et l'Estoile font un rcit analogue  celui de Matthieu.
Prfixe ajoute: On attribue cette vision  des jeux de sorciers
ou de mauvais esprits. Quant  l'Estoile il rapporte que le
fantme apparut au Roi lui-mme et que celui-ci en fut tout froid
de peur et en demeura longtemps fort troubl.

Bongars, diplomate employ par Henri IV auprs des princes
d'Allemagne, crit, dans une de ses ptres latines, qu'tant venu
 Fontainebleau rendre compte au roi d'une de ses missions, il
entendit plusieurs personnes parler de la dernire apparition du
_Chasseur Noir_. Un piqueur qu'il interrogea lui rpondit: Ce
doit tre un gentilhomme qui fut assassin du temps de Franois
1er et qui revient.

Enfin la _Chronologie septnaire_ raconte que le roi et les
courtisans s'taient d'abord moqus du Chasseur Noir comme d'une
fable mais qu'ils l'aperurent un jour distinctement dans un
hallier sous la figure d'un homme d'une taille leve et au visage
tnbreux. Ils eurent si peur qu'ils s'enfuirent; et ce fut  qui
courrait le plus vite.

Sous Louis XIII, en 1628, M. Herbet a relev, dans son
_Dictionnaire de la fort de Fontainebleau_, une apparition du
Chasseur Noir  deux gentilshommes de la Cour. Cette relation fort
circonstancie est tire d'une plaquette trs rare qui se trouve 
la Bibliothque Nationale.

M. Herbet donne aussi une explication de l'apparition  Henri IV
due  Hurtaut et Magny. D'aprs ces auteurs, il se serait agi
d'attirer le roi dans un guet-apens et de l'assassiner.

Or, en 1699, le Chasseur Noir apparut de nouveau  Louis XIV. --
L'abb Guilbert rapporte le fait dans sa _Description des chteau,
bourg et fort de Fontainebleau_, publi en 1731. Mais loin
d'claircir cette mystrieuse histoire, il la complique encore en
y mlant un artisan prophtique.

Il reproduit d'abord le rcit de Matthieu puis il ajoute: Cent
ans aprs, Louis XIV, tant  la chasse, eut cette mme vision qui
l'avertit de certains faits particuliers dont il ne parla, dit-on,
 personne et dont il fut trs impressionn. Ces faits lui furent
confirms par un marchal ferrant de Salon-de-Craux en Provence,
parent de Nostradamus et qui se crut charg de rvler au Roi
certaines choses qui regardaient sa conscience et qui, malgr le
secret, donnrent lieu  bien des conjectures.

Ce qu'il y a de sr c'est que le Roi allant  la messe, ce
nouveau prophte se trouva sur son passage. M. le marchal de
Duras, qui suivait le Roi, dit alors: -- Si cet homme n'est pas
fou, je ne suis pas noble.

Le Roi qui l'entendit, se retourna et dit: -- Cet homme l n'est
pas fou. Il parle de fort bon sens et pourtant vous tes noble.

Voil tout ce que j'en sais. Bien des gens ont cherch  deviner
le reste. Mais c'est un secret qu'on ne juge pas  propos de
rvler...

* * * * *

Pendant des annes, nulle mention du Chasseur Noir. Mais voil
qu'en 1899, on se mit  nouveau  parler de lui.

Une femme Dubail habitant Veneux-Nadon, prs de Moret, prtendit
que son petit gars, g d'une douzaine d'annes, avait aperu le
fantme, dans un taillis du _Chne feuillu_  la tombe de la
nuit.

On lui demanda comment l'enfant le dpeignait.

Il dit, rpondit-elle, que c'est un grand homme noir, habill
trs collant, qu'il est  cheval et qu'il galope sans faire de
bruit.

-- Et vous-mme, qu'en pensez-vous?

-- Il y en a qui disent que ce n'est pas un homme vivant. Mais on
ne sait qui ce peut bien tre...

Diverses ramasseuses de fagots, des vagabonds occups  cueillir
des champignons ou  braconner dans la fort, affirmrent
galement avoir vu le Chasseur Noir ou entendu son cor, le soir,
vers le _Rocher aux Nymphes_.

Enfin une jeune cossaise, en cette mme anne 1899, au mois de
juillet, soutint qu'elle avait rencontr le fantme.
Villgiaturant  Barbizon, elle avait t rendre visite  des amis
 Moret et elle regagnait son htel,  bicyclette,  travers la
fort, vers dix heures du soir. Elle a racont l'apparition dans
une lettre dont j'ai la traduction sous les yeux et don voici les
principaux passages:

Croyant trouver un raccourci, j'avais quitt la grand'route avant
le carrefour du _Chne feuillu_ et j'avais pris un chemin  gauche
qui m'emmena vers le _Rocher d'Avon_. J'arrivai  un carrefour o
se croisaient sept routes et prs duquel il y avait une mare. Je
m'tais gare et je ne savais plus gure comment me retrouver.
J'tais d'autant plus ennuye que le sol tait form de sable fin
o les roues de la bicyclette enfonaient plus d' moiti. Je mis
pied  terre et, la main au guidon, je cherchai  m'orienter. La
pleine lune brillait mais cela ne me servait  rien car de
nouveaux sentiers s'ouvraient sans cesse devant moi et je ne
savais lequel prendre...

En effet, mme en plein jour, quelqu'un qui ne possde pas  fond
la topographie de la fort est  peu prs certain de s'garer s'il
quitte les voies principales tant les sentiers se coupent et
s'entrecroisent pour former un vritable labyrinthe. Dans
l'obscurit, c'est encore pire. Bon gr mal gr, on dcrit des
courbes obtuses qui vous ramnent au point d'o l'on tait parti.

Il semblerait que les esprits sylvestres prennent alors plaisir 
faire pitiner en vain les indiscrets qui violent leur domaine.

La jeune fille s'gara donc compltement. Elle finit par dboucher
dans une petite clairire o croissaient seulement quelques
fougres, des gents et de jeunes chnes pars. Des blocs de grs
blanc luisaient sous la lune.

Elle continue: Je m'tais arrte dans cette petite plaine.
J'avais d'abord un peu peur, mais la fort tait si tranquille que
je commenais  me rassurer quand, tout  coup, un cerf sortit des
buissons en face de moi. En m'apercevant il fit un cart puis prit
la fuite par les fourrs  ma droite et disparut.

 ce moment, j'entendis au loin le son d'un cor de chasse et les
aboiements d'une meute. Ce bruit d'abord trs faible grandit
rapidement et se rapprocha. Ce n'taient pas des sonneries de
chasse; c'taient de longues notes tristes qui me donnrent une
sorte de plaisir mlancolique. Je restai immobile, comme
charme...

Tout  coup, je vis apparatre, dans le chemin  ma gauche, une
masse mouvante qui rasait le sol. C'tait la meute. Les yeux des
chiens faisaient comme des points de feu. Derrire eux, venait un
cheval sombre qui galopait sans bruit. Sur son dos il y avait un
tre vtu de noir qui portait un cor de chasse brillant en
bandoulire. Quand il passa prs de moi, il porta la main  sa
tte comme pour me saluer. L'ensemble de l'apparition tait
vaporeux et comme effac. Les chiens et le fantme traversrent la
petite plaine en silence. Ensuite ils se perdirent, comme une
fume, dans les taillis, de l'autre ct...

J'tais demeure cloue sur place, toute tremblante. Quand je ne
vis plus rien, je me mis  courir au hasard devant moi. Et soudain
je me retrouvai sur la route de Moret, prs du _Chne feuillu_.

Je suis rentre chez moi je ne sais trop comment. J'avais t
tellement effraye que je suis reste plusieurs jours au lit...

* * * * *

videmment l'on peut mettre en doute la ralit de l'apparition en
ce qui concerne la jeune cossaise. Elle tait peut-tre fort
impressionnable et doue, en outre, d'une imagination violente. La
solitude de la fort, l'ombre, le silence, les reflets de la lune
dans le brouillard qui monte souvent des fourrs par les nuits
d't ont pu agir sur elle au point de lui causer une
hallucination.

Mais mme si nous cartons son tmoignage et celui des habitus de
la fort qui, vers cette poque, affirmrent avoir vu le Chasseur
Noir, il reste les apparitions  Henri IV et  Louis XIV. Ce
dernier ne passe point pour un amateur de mystifications. Dans
quel but aurait-il racont que le fantme lui tait apparu et lui
avait parl sur des faits que lui seul connaissait? Pourquoi
aurait-il dit que le marchal ferrant lui avait confirm les
paroles du spectre?

En ce qui concerne Henri IV, il est  remarquer que Sully, qui ne
fut ni un esprit superstitieux ni un plaisantin, constate que
beaucoup de personnes ont vu le fantme.

Que faut-il conclure?...

Il y a une dizaine d'annes, rflchissant  cette lgende, j'eus
l'ide d'aller explorer, la nuit, la rgion o le Chasseur Noir
avait toujours apparu. Vers onze heures du soir, en juin, je
gagnai, par la route de Moret, le carrefour du _Chne feuillu_
puis je me dirigeai, par un sentier que je connaissais bien, vers
cette mare d'pisy auprs de laquelle la jeune cossaise avait
rencontr le fantme.

J'allais lentement sous les grands arbres; je gotais, avec
ivresse, la belle nuit d't tout odorante du parfum des flouves,
des pollens et des rsines. Je mirais la pleine lune couleur de
miel qui rpandait sa splendeur paisible sur les hautes
frondaisons et dardait de fines clarts, pareilles  des flches
d'or ple,  travers le noir treillis des branches. Les ramures
formaient devant moi une suite d'arceaux o des ogives, pleines
d'une fluide lumire, alternaient avec des pans d'obscurit
bleutre. J'errais dans un clotre de rve... Je dbouchai enfin
sur le creux o repose la mare.  vingt pas environ du carrefour
des sept routes, elle dort dans une cuvette forme par des pentes
argileuses o crot une herbe drue. Un tertre artificiel, que
soutiennent quelques pierres sommairement faonnes, la surplombe
et dessine un petit plateau circulaire au centre duquel s'lve un
marronnier dj vieux.

Sur le pourtour, une dizaine de pins font cercle comme pour
recueillir les enseignements de ce patriarche. Sous le tertre,
bille une cavit d'o filtre une source. Et, de chaque ct du
porche, deux platanes, arbres fort rares dans la fort, ont
pouss.

Je m'assis au pied du marronnier et je me mis  rver en
contemplant l'eau paisible de la mare. La pleine lune, presque au
znith, baignait de lumire le ciel sans nuages, s'talait, en
grandes nappes ples, sur le gazon, faisait luire, comme des
chevelures d'argent fin, le feuillage des arbres, et se refltait,
avec une telle intensit, dans l'onde immobile qu'on et dit qu'un
fragment de l'astre s'tait laiss choir sur la terre.

La fort reposait  l'infini dans l'enchantement du clair de lune
et du silence. Pas un souffle. Il faisait si calme que j'entendais
les branches se frler avec douceur, les feuilles chuchoter en
songe et une biche brouter dans le taillis tout proche...

Je rvais; je me rcitais des passages de l'adorable ferie de
Shakespeare:_ Le Songe d'une nuit d't_. Je croyais voir voltiger
autour de moi Titania et les fes, Puck et les sylphes.

Et j'avais tout  fait oubli que j'tais venu l pour procder 
une enqute sur le Chasseur Noir.

Quand le souvenir me revint du fantme, je quittai  regret la
place et, consciencieusement, je commenai  parcourir tous les
endroits o la tradition voulait qu'il se montrt.

J'escaladai les pentes du _Rocher d'Avon_; je redescendis dans la
brousse; je battis les halliers tout autour du _Rocher aux
Nymphes_; je revins sur la route de Moret que j'arpentai jusqu'
la maison de garde des Sablons.

Rien: nul son de cor; nulle meute aux yeux flamboyants; nul
fantme vtu de deuil...

De guerre lasse, je rentrai  Fontainebleau, l'esprit plein
d'images lunaires et sylvestres d'une posie merveilleuse mais
sans que le Chasseur Noir et daign se manifester.

Peut-tre rserve-t-il ses apparitions aux Rois de France et aux
jeunes cossaises...

CHAPITRE XIII
LES CATACOMBES DE PAULINE JARICOT

La ville de Lyon connatra peut-tre bientt la joie de voir une
de ses enfants leve sur les autels. En effet, Mgr Dchelette,
auxiliaire du cardinal-archevque, vient de se rendre  Rome pour
y dposer les pices du procs en batification de Pauline-Marie
Jaricot, cratrice du Rosaire vivant, fondatrice de l'oeuvre de la
Propagation de la Foi.

Ce n'est pas  mes lecteurs qu'il est ncessaire de retracer
l'existence de cette servante de Dieu, choisie pour que, par son
initiative, l'vangile ft prche dans tout l'univers. On sait
galement comment le Seigneur permit que cette mission glorieuse
s'accomplt parmi les souffrances physiques de l'lue et les
peines intrieures les plus dchirantes. On n'ignore pas que
Pauline Jaricot fut trompe, dvalise, ruine, couverte
d'outrages, abreuve de calomnies et qu'elle mourut dans un
dnuement total. Ce sont l des preuves qui ne manquent jamais
aux prdestins, afin de leur faire gagner, par l'exercice d'une
abngation hroque, les trnes qu'ils doivent occuper aux pieds
du Trs-Haut.

Me trouvant  Ars pour mon livre sur le bienheureux Vianney, j'y
avais lu cette brochure: _Le Petit sou de la Providence_, o la
fidle compagne de Pauline-Marie, Mlle Maurin, a rsum sa vie
d'une faon fort attachante. Venu, par la suite,  Lyon, j'y pris
connaissance du rcit complet de ses travaux et d'une autre
publication: _Le Cur d'Ars et Pauline-Marie Jaricot_, qui
m'intressrent encore plus  cette admirable figure (_La premire
brochure a t publie par l'diteur Toira, la seconde par la
librairie du Sacr-Coeur,  Lyon)._ Si bien que je voulus visite
le coin de Fourvire o la sainte fille gravit son calvaire et
naquit  la vie ternelle. Ce sont les impressions recueillies au
cours de cette visite que je vais rapporter.

La maison s'lve un peu plus qu' mi-hauteur de la colline qui
supporte la basilique. Elle date du XVI sicle, m'a-t-on dit;
elle est assez spacieuse et claire par un grand nombre de
fentres.  l'intrieur, rien ne subsiste de la distribution des
appartements telle qu'elle existait du temps de Pauline Jaricot ni
du mobilier qui les garnissait.

J'ai vu la chambre o elle rendit le dernier soupir. Une
tapisserie lime en couvre les murs; des poutres fendilles et
enfumes traversent le plafond bas. Dj presque  l'agonie,
Pauline fit tirer son lit auprs de la fentre afin de contempler
une dernire fois ce Lyon qu'elle avait tant aim, pour qui elle
s'tait offerte si souvent en holocauste. La vue est splendide et
d'une tendue considrable: au premier plan, au pied de la
colline, la cathdrale Saint-Jean, puis la Sane, lente et
limoneuse, puis un ocan de toits gris, puis le Rhne entrevu par
endroits et miroitant au dbouch des rues qui vont vers la
Guillotire. J'ai rv longtemps le front  la vitre o la
mourante appuya peut-tre son visage baign de sueurs de la
dernire minute. J'ai tch de me mettre dans l'tat d'me qu'il
fallait pour comprendre ses suprmes penses telles qu'elles nous
sont rapportes par les tmoins de sa fin; je me suis recommand 
ses prires l-haut.

Je visitai ensuite la chapelle que Pauline-Marie ddia  sainte
Philomne en reconnaissance d'un miracle de gurison spontane que
l'anglique martyre lui obtint lors d'un voyage en Italie.

C'est un trs humble sanctuaire, mi obscur et de dimensions
exigus; un petit dme le surmonte que des ex-voto garnissent de
la base au sommet. Aprs m'y tre recueilli, quelques minutes,
devant le Saint-Sacrement, je sortis pour visiter le souterrain
qui abrita Mlle Jaricot et ses compagnes durant l'insurrection de
mars 1834.

Voici en quelles circonstances la servante de Dieu et ses
compagnes se rfugirent dans cette catacombe.

Les canuts de la Croix Rousse s'taient soulevs  la suite d'une
diminution excessive des salaires. Ils occupaient la colline et
tiraient  toutes voles sur la ville. L'artillerie des troupes
charges de la rpression s'alignait sur la place Bellecour et
leur rpondait par une pluie de projectiles. De sorte que la
maison de Mlle Jaricot, prise entre deux feux, crible de balles
qui brisaient les vitres et de bombes qui clataient dans les
chambres, devint bientt intenable. On rsolut de se rfugier dans
le souterrain qui date probablement de l'poque gallo-romaine et
qui tait rest sans usage jusqu'alors.

En 1834, la chapelle de Sainte Philomne n'tait pas encore
construite et la messe se disait dans une salle amnage  cet
effet, et o le Saint-Sacrement tait d'habitude expos. Mlle
Jaricot tait au lit, fort malade et incapable de se lever, ne
ft-ce que pour parcourir les 200 mtres qui sparent la maison du
souterrain. Ses compagnes voulurent l'emporter sur un matelas;
mais, au dernier moment, on n'osa se risquer dehors, tant l'orage
des bombes redoublait.

Alors Pauline-Marie se fit apporter le tabernacle portatif o
Notre-Seigneur veillait, cach sous le voile eucharistique. Elle
le prit entre ses bras, et, voyant l'hsitation de tous, elle dit
d'une voix ferme: Allons sans crainte, puisque nous avons avec
nous Jsus-Christ.

Aprs avoir allum quelques cierges, dit Mlle Maurin, on sort,
emportant le lit de douleur sur lequel repose, entre les mains de
sa faible crature, Celui qui se nomme le _Dieu des armes, _et
l'on parcourt ainsi trs lentement toute la longueur de la
terrasse, sous le croisement de la grle de feu qui n'atteint
personne...

Laissons maintenant la parole  Pauline-Marie elle-mme. Dans un
mmoire crit peu aprs, elle rapporte ceci: Nous dcidmes de
nous enfoncer dans les profondeurs du souterrain. On m'y trana
comme on put, tandis que je serrais troitement entre mes bras
l'Arche de mon unique esprance.

Nous arrivmes ainsi  une excavation plus commode et moins
humide que les autres. Au milieu de ce rduit, qui forme une croix
parfaite, mon matelas fut dpos. Mes filles, places dans les
excavations formant les diffrentes parties de la croix, se
trouvrent tout prs de moi,  ma droite,  ma gauche, au-dessus
de ma tte,  mes pieds. Les personnes qui partageaient nos
dangers taient deux domestiques de ma soeur, mon jardinier, une
pauvre petite orpheline, un Frre de Saint-Jean de Dieu, mon
boucher et deux femmes, dont... une actrice. Tous restrent dans
la premire partie du souterrain, en dehors de la croix o nous
tions avec Jsus-Christ.

Pauline-Marie et les 17 personnes qui l'entouraient demeurrent l
cinq jours. Tous, levs au-dessus d'eux-mmes par la prsence de
Jsus et par la srnit de la sainte fille, vcurent dans le
calme et la prire durant tout ce temps. Nul ne se plaignit de la
fatigue ni de l'insuffisance des vivres sommaires qu'on avait
emports...

* * * * *

Pntr de ces dtails mouvants, j'entrai dans le souterrain,
guid par un obligeant jardinier qui portait une lanterne.

Ce ne fut pas trs commode; il nous fallut sauter une marche en
ruine au bas de laquelle nous enfonmes dans un amas de feuilles
sches qui nous venait jusqu' mi jambe. Ensuite, nous ouvrons une
porte dont les gonds rouills rsistent tant qu'ils peuvent  nos
tractions. Un couloir tnbreux bille devant nous. levant son
luminaire, mon compagnon me prcde. Nos pieds buttent sur le sol
ingal et rocailleux. La largeur du couloir est de I mtre
environ; je compte 22 pas et nous arrivons au caveau. Il a 4
mtres de longueur sur 2 m 50 de largeur et 2 mtres environ de
hauteur, et il dessine, en effet, une croix. Au centre,  la place
mme o Notre-Seigneur et sa fille bien aime gisaient sur un
pauvre matelas, on a plac un petit pidestal qui supporte un
crucifix. Dans une anfractuosit de la muraille, il y a un buste
de la Sainte Vierge. L'emplacement du caveau, sa forme cruciale,
la nature du ciment qui couvre les parois me confirment que cette
catacombe avait d tre creuse par des chrtiens au temps de
l'glise primitive de Lyon.

En face du caveau s'ouvre un petit rduit haut de 1 mtre, o les
plus las des rfugis venaient s'tendre  tour de rle sur le sol
mouill. Le couloir se prolonge au-del, jusque sous les
fondations de la basilique de Fourvire. Mais les eaux
d'infiltration l'envahissent, et il est  peu prs impraticable.

Je prie quelques minutes; puis je prends des notes accroupi sur
mes talons tandis que le bon jardinier, patient et recueilli,
m'claire.

Fait notable: lorsque la colline fut prise, aucun des insurgs ni
des soldats qui les poursuivaient ne dcouvrit l'entre du
souterrain. La bataille finie, les rfugis en sortirent sains et
saufs, et pas un seul d'entre eux ne tomba malade  la suite de
tant d'heures passes dans des tnbres humides. Ah! c'est qu'ils
avaient eu confiance dans Notre-Seigneur!...

Revenu  la lumire, je pris cong de mon guide en le remerciant
chaudement, et je montai la colline vers la basilique. Il faisait
une soire exquise; des merles sifflaient dans les cerisiers en
fleurs; des violettes embaumaient dans l'herbe dj drue de ce
printemps prcoce. Pas un nuage au ciel. Le soleil dclinant vers
les collines de Sainte-Foy envoyait de longues flches d'or 
travers le feuillage des arbres. Lyon, en bas, bruissait
sourdement sous une fine brume mauve et rose.

Je levai les yeux vers le sommet de la colline: la statue dore de
la Vierge qui surmonte la tour de la vieille glise scintillait,
au soleil couchant, comme une grande toile. Je joignis les mains
et, saluant la Mre Immacule, je lui dis: Bonne Mre, protgez,
assistez votre pauvre trimardeur, comme vous avez tant de fois
protg, assist votre enfant Pauline-Marie...

 la suite de cette descente aux catacombes de Fourvire, je suis
all voir Mlle Maurin. J'ai trouv une petite femme aux yeux vifs,
trs alerte pour ses 85 ans, et qui m'a parl de la fondatrice du
Rosaire vivant avec un enthousiasme communicatif. J'ai retenu
d'elle  ce propos: Le cardinal-archevque dit, dans la lettre
qu'il m'crivit et qu'il voulut bien me permettre de publier en
tte de ma brochure: _le Petit sou de la Providence_: Nous aimons
 esprer que le jugement infaillible de la sainte glise
reconnatra dans notre Lyonnaise vaillante, humble et gnreuse,
un digne mule en saintet des Bienheureux qui furent sur la terre
ses amis, le cur d'Ars, la Mre Barat, le Vnrable P. Colin, et
que son autorit suprme nous permettra d'unir un jour, dans la
mme vnration, notre Blandine, mre des martyrs, et notre
Pauline-Marie, mre des missionnaires.

Oui, ajouta Mlle Maurin, ce sera un beau jour celui o la
batification de ma sainte amie sera proclame: j'espre vivre
assez pour le voir. Et quelle bndiction pour Lyon que de mettre
en pendant aux autels de Sainte Blandine ceux de Pauline-
Marie!...

Pour Lyon et pour la France! approuvai-je en prenant cong, car
nous n'aurons jamais trop de saints qui nous protgent et nous
clairent dans la lutte contre le Mauvais et les sectaires
endiabls qui nous oppriment.

CONCLUSION

Je feuillette les pages de ce livre et, rcapitulant les aventures
disparates auxquelles ma destine me mla, j'adore la bont de
Dieu. Alors que le pauvre trimardeur errait, sans guide et sans
but, par les chemins du matrialisme et de la rvolte,
s'tourdissait de paradoxes vnneux, n'arrtait de choyer sa
sensualit que pour s'effondrer, aux heures de lassitude et de
satit, dans les tnbres de la dsesprance, Il l'a pris par la
main, d'une faon bien inattendue, et l'a men  l'glise.

Ah! quelle dlivrance, quelle purification et quel rconfort!
J'appris le sens surnaturel de la vie, j'appris la rgle, je
compris que la fidlit aux enseignements et aux prceptes de la
foi catholique, que la frquentation des sacrements pouvaient
seules me prserver des piges tendus par le Prince de ce monde 
mon me immortelle.

Telle est la vraie libert. Non seulement l'on trouve, au pied de
l'autel, la paix intrieure et la force d'imposer silence aux
instincts dpravants, mais encore l'intelligence, avertie de
l'esclavage o la maintenait nagure sa dvotion aux idoles de
chair et de pch, libre des chimres qui la rivaient aux
doctrines de ngation, prend une acuit nouvelle. Les ides et les
sentiments se clarifient, se sanctifient; l'esprit de sacrifice,
le zle pour la dfense de l'glise se dveloppent; l'amour de
Dieu brle toujours plus fervent et nous imprgne du dsir de
mriter le maintien et l'accroissement des grces reues lors de
la conversion.

Certes, on n'est pas devenu un Saint; il y a encore bien des
lacunes, bien des dfaillances dans notre bonne volont. Mais la
Croix ne cesse de briller devant les yeux de notre me et nous
savons qu'un simple acte de foi dans les vertus rdemptrices de
Notre-Seigneur nous rendra l'nergie ncessaire pour surmonter nos
faiblesses et dompter les rbellions de la nature dchue.

Ces bienfaits du catholicisme, ceux mme que l'amour-propre
n'aveugla pas dfinitivement sont obligs de les reconnatre.

Voici par exemple Taine, intelligence splendide que l'orgueil
scientifique dirigea pendant des annes. Il ne voyait rien en
dehors du dterminisme; il n'admettait pas qu'il y et dans l'me
humaine une rgion dont ses thories ne pussent rendre compte. Il
considrait le sentiment religieux comme une maladie de l'esprit.

Mais un jour, une crise sociale o la France faillit prir, lui
montra son erreur. Ses travaux l'ayant amen  tudier le rle
sculaire de l'glise, autant qu'un incroyant de bonne foi pouvait
le faire, il en saisit l'importance vitale et il crivit ces
phrases dont je prie qu'on mdite tous les termes:

Le christianisme, c'est l'organe spirituel, la grande paire
d'ailes indispensable pour soulever l'homme au-dessus de lui-mme,
au-dessus de sa vie rampante et de ses horizons borns pour le
conduire,  travers la patience, la rsignation et l'esprance,
jusqu' la srnit, pour l'emporter jusqu'au dvouement et au
sacrifice.

Toujours et partout, depuis dix-huit cents ans, sitt que ces
ailes dfaillent ou qu'on les casse, les moeurs publiques et
prives se dgradent. En Italie, pendant la Renaissance, en
Angleterre, sous la Restauration, en France, sous la Convention et
de Directoire, on a vu l'homme se faire paen comme au 1er sicle.
Du mme coup, il se retrouvait tel qu'au temps d'Auguste et de
Tibre, c'est--dire voluptueux et dur; il abusait des autres et
de lui-mme; l'gosme calculateur et brutal avait repris
l'ascendant; la cruaut et la sensualit s'talaient; la socit
devenait un coupe-gorge et un mauvais lieu.

Quand on s'est donn ce spectacle de prs, on peut valuer
l'apport du christianisme dans nos socits modernes, ce qu'il y
introduit de pudeur, de douceur et d'humanit, ce qu'il y
maintient d'honntet, de bonne foi et de justice. Ni la raison
philosophique, ni la culture artistique et littraire, ni mme
l'honneur fodal, militaire et chevaleresque, aucun code, aucune
administration, aucun gouvernement ne suffisent  le suppler dans
ce service. Il n'y a que lui pour nous retenir sur notre pente
natale, pour enrayer le glissement insensible par lequel,
incessamment et de tout son poids originel, notre race rtrograde
vers ses bas-fonds. Et le vieil vangile est encore aujourd'hui le
meilleur auxiliaire de l'instinct social (Taine: _Les origines de
la France contemporaine, le Rgime moderne, tome II_).

Un croyant n'et pas crit cette dernire phrase telle quelle; il
aurait dit: C'est dans l'vangile inspir qu'on trouva, qu'on
trouve et qu'on trouvera l'unique sauvegarde sociale.

Mais tout de mme quel loyal aveu! Et comme il y a loin de cette
dclaration d'un philosophe instruit par l'exprience  la boutade
du jeune normalien tout imbu de thories matrialistes: Le vice
et la vertu sont des produits comme le sucre et le vitriol.

C'tait pourtant le mme homme. Mais, dans l'intervalle, il avait
acquis la notion de la vraie science, celle qui se borne 
l'analyse des phnomnes et qui ne cherche pas  empiter sur
l'glise pour expliquer la Cause.

Que l'on compare un peu l'tat d'esprit de Taine pendant les
premires annes qui suivirent la guerre et la Commune avec celui
de tel grand homme dont les nues issues de la Rvolution
obnubilaient l'intelligence. Victor Hugo, par exemple,  la mme
poque. Je lis ceci dans _le journal des Goncourt_: Hugo parle de
l'Institut, de ce _Snat dans le bleu_ comme il l'appelle. Il
voudrait le voir, ses cinq classes assembles, discuter idalement
toutes les questions repousses par la Chambre... Il termine par
ces mots: -- Oui, je le sais, le dfaut c'est l'lection par les
membres en faisant partie. Pour que l'institution ft complte, il
faudrait que l'lection ft faite sur une liste prsente par
l'Institut, dbattue par le journalisme, nomme par le suffrage
universel...Au milieu de son _speech_, une allusion  l'glise de
Montmartre lui fait dire: -- Moi, vous savez depuis longtemps mon
ide, je voudrais un _liseur_ par village, pour faire contrepoids
au cur, je voudrais un homme qui lirait, le matin, les actes
officiels, les journaux; qui lirait, le soir, des livres (_Le
journal des Goncourt, tome V, anne 1873_)

En voil des pauvrets! -- Voyez-vous cet Institut, qui se recrute
parmi des crivains, des artistes, des savants d'opinions fort
diverses, sortir de ses attributions, le voyez-vous perdre son
temps  discutailler de politique et de sociologie? Voyez-vous la
_Lanterne_ et les tenanciers de ce bazar des consciences qui
s'appelle _Le Matin_ chargs de discuter les titres des candidats?
Voyez-vous les lecteurs, renseigns par les feuilles publiques --
on devine comment -- choisir les Acadmiciens? Le suffrage
universel prouve un violent amour pour les nullits: nous nous en
apercevons, lorsque nous dnombrons le personnel de la Chambre et
du Snat. Jugez ce qui arriverait si on lui confiait le soin
d'lire les membres de l'Institut.

Mais Hugo n'entrait pas dans ces considrations; pour lui, le
Peuple c'tait une entit mtaphysique; une sorte de divinit dont
il est sacrilge de discuter les caprices. N'a-t-il pas crit dans
_l'Histoire d'un Crime_: Le peuple est toujours sublime, mme
quand il se trompe?

Et que pensez-vous de cette proccupation d'opposer, dans les
villages, les fariboles du parlementarisme aux enseignements du
cur? L, l'on dcouvre le Homais gigantesque que le pote tait
devenu  force de blasphmes grandiloquents et de dclamations
contre l'glise.

Quel est le penseur de Taine qui,  la fin de sa vie, vaincu par
la force de l'vidence, reconnaissait qu'il n'y a que l'glise
pour hausser les hommes vers un idal suprieur, ou de Hugo qui
galvaudait sa vieillesse en de basse flatteries  la foule
incohrente dont les applaudissements chatouillaient son orgueil?

Mais qu'importe  l'glise? Immuable en ses dogmes, parce qu'elle
sait qu'elle dtient la vrit unique, elle oppose la Croix aux
folies humaines. Frappe, perscute, ensanglante, elle prie pour
ses bourreaux. Par le saint sacrifice de la Messe, elle
renouvelle, tous les jours, ce miracle de la Rdemption faute de
quoi l'humanit tomberait au-dessous des pourceaux.

Elle est le sel qui nous empche de pourrir. Elle est, dans notre
nuit, la porte ouverte sur la Lumire ternelle. C'est pourquoi
ceux qui ont appris, mme tardivement,  l'aimer, la servent et la
serviront, avec allgresse, jusqu' leur dernier souffle!...

FIN





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THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
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paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
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works.  See paragraph 1.E below.

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Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
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1.F.

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If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
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provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

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trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

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This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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*** END: FULL LICENSE ***

